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# Ce tableau contient peut-être une momie : l'affaire d'un macabre brun.
- URL: https://www.je-vous-vois.com/ce-tableau-contient-peut-etre-une-momie-laffaire-dun-macabre-brun/
- Published: 2026-09-05T15:27:20.000Z
- Updated: 2026-09-05T15:27:20.000Z
- Description: Destinées à assurer la renaissance des défunts, les momies égyptiennes furent détournées de leur fonction : pillées, collectionnées, broyées en remèdes, transformées en pigments et même en papier. Lise Perrier retrace cette appropriation qui fit de corps des marchandises au profit de l’Occident.
- Author: Matis Leggiadro
- Tags: Lise Perrier, momies égyptiennes, brun de momie, pigment de momie, peinture européenne, appropriation culturelle, pillage archéologique

### **Les momies égyptiennes, dont la réalisation relève d’une prouesse aussi bien scientifique qu’idéologique, demeurent, des millénaires après leur réalisation, toujours au cœur des débats. Concernant leur exposition dans les musées, une question : est-ce moral de s’exalter devant ces corps mis à nu et placés sous vitrine ?**

L’homme de l’époque médiévale et des temps modernes, lui, semble s’être posé bien moins de questions, comme en atteste la pratique des pillages de tombes (bien qu’attestés depuis l’Antiquité) ainsi que le destin funeste des momies égyptiennes en Europe à partir du Moyen-Âge. La momification est un procédé attesté depuis le IVe millénaire avant notre ère. **Ce long processus, qui durait plusieurs jours, montre une fine connaissance de la médecine par les Égyptiens. Il était réalisé par des prêtres ritualistes, formés à cette pratique, qui utilisaient des instruments et produits variés : l’exercice consistait à retirer du corps tout ce qui pouvait pourrir et à nettoyer puis à assécher le reste à l’aide de natron, d’huiles odorantes, de cires, de résines, ainsi que de bitume.** Le tout était également rembourré, puisqu’il s’agissait de récréer un corps à l’aspect intact qui pourrait renaître dans l’au-delà à la manière du dieu Osiris, auquel le défunt est assimilé. 

La réussite de ces techniques est telle que les momies les plus sophistiquées, souvent royales, portent encore cheveux, ongles et dents (une vraie mine d’or pour les scientifiques qui peuvent dès lors en extraire de l’ADN ainsi qu’analyser les procédés chimiques employés).

![](https://storage.ghost.io/c/26/2b/262b321e-3fc7-4d66-bfd3-cf423495da53/content/images/2026/09/642bddd10c511_043-aurimages-0045281-0293.jpg)

****Ex.** **Momie de Ramsès II*, XIXe dynastie, conservée au NMEC (Le Caire)

Cette momie nous révèle que le roi était roux ! Elle a par ailleurs exceptionnellement pris l’avion pour Paris dans les années 1970 afin que les équipes françaises se débarrassent des champignons qui avaient commencé à pousser dessus à la suite de son exposition à l’air libre. Cependant, ces corps presque divins se retrouvèrent désacralisés aux profits de la médecine et de l’art occidentaux. En effet, dès le Moyen-Âge, les médecins commencent à voir, en se basant sur des textes antiques, les aromates ainsi que d’autres composants chimiques comme des antidotes, des remèdes. **Au Ier siècle déjà, le “pissasphalte”, autre nom du bitume, commence à intéresser les médecins. Ce bitume se dit en arabe *mūmiyā*, terme possiblement dérivé du persan et qui semble désigner un mélange de bitume et de poix** \[NDLR : On l'obtient par la distillation ou la combustion lente de bois résineux\]. Alors que le bitume minéral vient à manquer, certains théoriciens, comme l’Arabe Abd el-Latif, développent l’idée que ce dernier peut être remplacé par le bitume provenant des corps égyptiens momifiés. Il suffit alors d’en faire bouillir un extrait pour que le bitume se détache et remonte à la surface. **C’est ainsi que le terme *mūmiyā*, qui désignait à l’origine le matériau, glissa pour ensuite désigner le corps entier, ce qui nous donne aujourd’hui le terme “momie”.**

Le corps pouvait être broyé et vendu sous forme de poudre, on parle alors de **“poudre de momie”**. On pense, particulièrement à la Renaissance, que cette dernière permet de guérir hémorragies et autres maux internes. Il semblerait même que Catherine de Médicis aurait envoyé son aumônier en Égypte pour lui ramener le fameux remède, convoité de tous.

![](https://storage.ghost.io/c/26/2b/262b321e-3fc7-4d66-bfd3-cf423495da53/content/images/2026/09/1-1-1.jpg)

→ Recherche et transport de momies, *La cosmographie universelle d’André Thevet*, Livre II, chapitre 5, Patis, 1575 (détail)

Cet engouement mena bien sûr à la réalisation de maintes contrefaçons, certains apothicaires utilisant alors des corps contemporains récupérés au gibet (monument sur lequel était placées les dépouilles des condamnés à mort). L’essor du remède de momie s’essouffle à partir des années 1750 et commence à disparaître seulement à partir du XIXe siècle. Or l’usage de la momie égyptienne ne se limite pas au domaine de la médecine. Dans les cabinets de curiosités, qui se popularisent à partir de la Renaissance, figurent déjà quelques objets égyptiens, les Européens étant épris de tout artefact jugé exotique. Une des premières momies à intégrer un cabinet est d’ailleurs celle acquise par le peintre flamand Pierre Paul Rubens qu’il aurait dessinée en 1624\. **Mais c’est dans le domaine de la peinture que la momie s’impose, non pas en tant que sujet (bien que l’Égypte antique devient un intérêt central du mouvement orientaliste au XIXe siècle), mais dans l’essence même du matériau : en tant que pigment.**

L’usage de pigments de momies est assez mal documenté, et il semble vraisemblable que celui-ci se soit développé en même temps que l’utilisation de la poudre de momie en médecine. L’une des premières mentions du pigment provient du *Trattato dell’arte della pittura, scoltura, et architettura* par l’Italien Giovanni Paolo Lomazzo, rédigé en 1584, qui, lui, fait remonter cette pratique au XIIe siècle. Les traités des XVIIIe et XIXe siècles nous apportent plus de détails, recommandant de broyer la chair ou les muscles de la momie pour une peinture plus concentrée en pigments et de meilleure qualité. **Le résultat est une couleur proche du rouge fréquemment appelée “brun de momie”. D’autres utilisent la momie entière, apprécient les tons grisâtres qu’apportent le bitume et les bandelettes. Son utilisation est dans un premier temps davantage attestée dans la peinture à l’huile, notamment pour réaliser les ombres, avant de s’étendre à l’aquarelle.** 

![](https://storage.ghost.io/c/26/2b/262b321e-3fc7-4d66-bfd3-cf423495da53/content/images/2026/09/2.png)

![](https://storage.ghost.io/c/26/2b/262b321e-3fc7-4d66-bfd3-cf423495da53/content/images/2026/09/bridgeman.42096-1.jpg)

****Ex.** **Tube de brun de momie*, Forbes Pigment Collection, Harvard Art Museums, credit R. Leopoldina Torres / ****Ex.** **Intérieur de cuisine*, Martin Drölling, 1815, musée du Louvre, probablement réalisé à partir de brun de momie

Bien qu’un article d’un journal populaire anglais de 1903 décrive le brun de momie comme un pigment utilisé par la majorité de la Royal Academy of Arts, certaines sources semblent montrer que la demande pour cette peinture était en réalité assez faible. **Nous savons qu’elle était particulièrement appréciée des peintres préraphaélites (Edward Burne-Jones, qui en ignorait la composition, enterra le tube de peinture cérémonieusement dans son verger lorsqu’il l’apprit). En France, Eugène Delacroix et Ary Scheffer semblent en être également fervents. Aux États-Unis, c’est dans le domaine de l’industrie que la momie se révèle utile puisqu’on en fait... du papier !** Les papeteries de la deuxième moitié du XIXe siècle comme Augustus Stanwood (du Maine) se servent en effet des linceuls pour fabriquer leurs produits.

C’est seulement vers 1925, date à laquelle le gouvernement égyptien interdit l’exportation de momies, que l’utilisation des momies égyptiennes cesse, aussi bien dans les arts que dans d’autres domaines. En somme, l’intense usage de momies égyptiennes en médecine, en peinture ou simplement en tant qu’objet de collection mena à une augmentation des pillages, de la vandalisation et de la surexploitation des vestiges de l’Égypte antique au profit du marché européen du Moyen-Âge jusqu’au XXe siècle. La question de la destruction d’un grand nombre de momies et de l’achat d’objets égyptiens pillés est encore de nos jours une problématique centrale pour les chercheurs : **qu’auraient pu révéler les momies aujourd’hui disparues ?** Comment retracer le chemin qu’ont parcouru les œuvres avant de finir dans des collections particulières européennes ? L’étude des provenances, domaine d’étude qui connaît un grand développement ces dernières années, permet de nous éclairer sur l’histoire de certains artefacts ; **or quant à une partie des momies, il faudra se contenter d’admirer les tableaux auxquels elles ont indirectement contribué.**

Lise Perrier