Carole Boinet : La nausée comme méthode

Dans "L’enthousiasme", Carole Boinet transforme la nausée en force motrice. Son sublime roman, méta-littéraire et brûlant, explore un corps féminin au bord de la mort, cherchant dans la langue une manière de reconduire le sens.

Carole Boinet : La nausée comme méthode
Carole Boinet / Crédits photographiques : Dorian Prost

Je rencontre pour la première fois Carole Boinet au Book Bar de l’Hôtel Grand Amour, à Paris, 18 rue de la Fidélité. Il était sûr que j’y croiserais son univers d’êtres : Raya, Didier Varrod ou encore Jean-Charles de Castelbajac… Je surveillais alors son actualité depuis des mois et la parution de son premier roman, L’enthousiasme, chez Stock, au titre franc et immédiatement secondé du trouble, sonna comme une évidence. Il faut dire que Carole Boinet a transformé l’image de la rédaction des Inrockuptibles, lui obligeant déjà graphiquement l’assurance et le doute, luttant contre le vernis stable d’une société qui glisse.

Dans le velours du lieu, qui vient de fêter ses dix ans, Carole Boinet siège discrètement à la table des signatures, au fond de la pièce, face au bar. Elle accueille avec le même œil agile chaque futur lecteur, ami de longue date ou grande inconnue. Le temps et l’humeur semblent glisser sur elle, ou c’est que tout a été dit dans l’ouvrage, qu’y sont consignés sa vie et le reste ?

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
« Deux forces règnent dans l’univers : lumière et pesanteur. » WEIL Simone, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, 1948, page 1 Ce nouveau dossier développé sur les mois de janvier et de février 2026 a pour mission de mettre en relief la dynamique ontologique de la création : le paradoxe. Mais pas

Un texte méta-littéraire

Le roman de Carole Boinet est curieux, déjà, pour son art poétique assumé ostensiblement. Dès l’ouverture du premier chapitre, on peut lire :
« C’est un mouvement vif et net. Une collision brusque, abrupte. Quelque chose comme un ballon reçu en pleine tête alors que l’on s’est baissé pour refaire son lacet sur un terrain de basket. »

Évidemment, par ces mots liminaires, l’autrice distribue déjà des masses de sens, des images qui servent tout un récit, mais plus encore, elle parle de son livre, avec la hauteur du critique et peut-être même celle de la journaliste. Qui lit, relit, progresse en conscience sur le papier. Elle parle de son livre. Méta-littéraire et même anticipatrice, cette écriture sourit par la prolepse de la réception à celles et ceux qui écriront sur son ouvrage.

Cette espièglerie de l’idée et de la pensée est une jouissance suivie dans l’ensemble du roman. Page 93, on lit :
« Elle écrivait sur les gens pour sortir de son propre corps. Ou pour se trouver dans leurs visages. Ou pour trouver une vérité. Comprendre leur raison d’être. Elle n’avait pas de matière, ou une matière effritée qu’elle peinait à faire tenir debout chaque matin, cherchant à recoudre ses cellules entre elles. »

Dans une langue qui agite par l’épanorthose le fluide d’une voix et d’une vie romanesque, Carole Boinet me semble clairement identifier les siennes, de voix et de vie.

Une crise être / corps-monde

Le roman que met en place Carole Boinet est celui d’une crise, celle d’un être face à un monde qui fait corps contre lui. Ce corps-monde est essentiellement masculin, même s’il convoque la falaise et la figure de la grand-mère, la statue de Ganesh et autres débris réimmiscent d’une existence qui phosphore peu. Le personnage principal avance comme elle le peut face à un mur qui grossit à mesure de sa diminution symbolique et physique. Page 95, on lit :
« Une femme pouvait-elle prétendre à une personnalité, quelque chose d’inédit, quelque chose qui ne serait pas relié à son statut de femme, quelque chose qui échapperait à la violence des hommes, quelque chose qui ne serait qu’à elle, qu’à son être ? »

Plus loin, pages 134 et 135, la narratrice convoque le rapport à la nourriture, suffisante mais insupportable — « Il faut disparaître derrière ses os » — puis la figure de Lolita, justifiée seulement par la puanteur des hommes et la mécompréhension des vieilles générations féminines.

En somme, rien ne va, et ce depuis longtemps et pour autant d’aubes à venir, lourdes et arracheuses. Pourtant, le roman progresse et trouve son acmé pages 274-275, dans un paragraphe implacable, monstrueux de littérature et d’hyper-lucidité.

Elle voulait tout lui dire. Lui raconter le garçon qu’elle a sucé dans un appartement avec de lourds rideaux, qu’elle ne rit plus, les chiens qui aboient, les raviolis qui explosaient dans sa bouche au Dragon d’Or…

Et progressivement s’entreaperçoit la sortie : ce n’est pas si mal de grossir contre le vent. Il est possible d’exister.

Une langue brûlante

La langue de Carole Boinet est roulée par l’époque et la poésie contemporaine. De l’épanorthose de Jean-Luc Lagarce à l’excessivité, à l’overwritten de Simon Johannin, l’irrespirabilité du bruit de l’époque placardée par le mythe de l’effondrement de la consolation, des phrases infinies, longues comme Proust, un peu comme celle-ci, qui se poursuit, cherchant, creusant, à l’épuisement des images, en rhizomes explosés, le goût désabusé du monde. Quelque chose aussi de l’urgence de Christine Angot, mais plus ténu, plus absent, plus impliqué : sous le texte.

L’enthousiasme est parti une nuit, alors que la mer fouettait la digue.

Il y a des motifs itératifs : la biche, le chien, la statue de Ganesh, le chocolat… L’imaginaire est énorme mais bloqué, comme le personnage, quelque part où le secret explose du cœur aux lèvres.

Et puis, il faut noter la qualité des phrases, qui rapproche ce roman d’une prose poétique :
« Une voix la sort de sa rêverie. C’est le maître. Elle le regarde. Il n’a pas le visage de sa voix. »

La force de Carole Boinet est d’offrir un texte qui sait parfaitement voyager de l’image horrifique à la grâce.

Sans rien dire de la progression du texte, de l’histoire de corps et de sentiments déglingués qui s’opère, je peux dire que ce livre ne finit jamais et qu’il se reproduit avec une force intenable, lourde et brillamment conduite. Méta-littéraire jusqu’à en mourir, le texte de Carole Boinet est une boule de feu. Et pour cette femme que l’on suit, qui est sans doute un peu l’autrice, qui est surtout les femmes, et celleux qui s’identifient comme telles, on a de l’espoir, de l’espoir par le ressentiment, par sa colère, par sa voix et surtout par sa capacité à générer des mondes. Les hommes n’ont rien produit dans ce texte porté par une narration quasiment totale, de femme à femme.

Un enfant brûlant est né d’un hymen prêt à vous rendre vos claques ⭐⭐⭐⭐⭐

Matis Leggiadro