Michel Houellebecq et Louis Paillard : quelques images avant la fin du monde
Louis Paillard monographie une œuvre surréelle sur le corps lucide de la poésie de Michel Houellebecq. En avant-première : retour sur le livre « Poèmes graphiques ».
Michel Houellebecq. Traduit dans au moins trente huit pays, il est l'un des écrivains vivants les plus éminents. Son dernier chef-d'œuvre, Anéantir (Flammarion, 2022), avait signé son amour pour les arts, sensible dans son analyse multi-récompensée de leur marché dans La carte et le territoire (Flammarion, 2010). Couverture blanche intitulée de rouge sang, sur-titrée d'un noir qui s'excuse pour le nom de l'auteur ; léger : le livre prenait la forme d'une citation à l'Album blanc des Beatles. En son sein, impossible de passer à côté du personnage de Prudence et de ne pas lire les lyrics du groupe britannique. Et puis, page 100, pour illustrer la maison de famille du personnage principal, Paul : un dessin de Louis Paillard. Voilà comment Michel Houellebecq pose le manifeste de sa curiosité pour une littérature redevable d'une graphie de la langue.
De retour avec son dessinateur et peintre, Louis Paillard, transposeur des mots en images-clés, il signe Poèmes graphiques (Flammarion 2026), une somme de poèmes dont l'essentiel avait trouvé publication déjà chez Charlotte mensuel, d'octobre 2024 à février 2026. Ont les a connus ensuite en recueil : Combat toujours perdant (Flammarion, 2026). Et les voilà livrés à l'exercice très difficile de la mise en images. Impossible de les tuer de formes trop absolues. Et c'est là que le tour de force de Louis Paillard intervient, avec sa touche aquarellée, forte mais déformée, insistante sur le doute et portée, surtout, par la voix quand elle vient. La voix, à date.

La Galerie Romero Paprocki signe un accrochage délicat et précis des planches d'exécution de Louis Paillard, présentées en livre ouvert sur le visiteur. Le livre est aux murs de la conscience de vue. À découvrir jusqu'au 26 septembre.



Fig. 1 : couverture / Fig. 2 : double-page 36-37 qui ferme les quatre planches du poème Ils chevauchaient le vent. Cp : Matis Leggiadro.
Amour intense pour la double-page 36-37 qui ferme les quatre planches du poème Ils chevauchaient le vent.
Ils n'avaient pas vraiment
D'idée sur l'avenir,
Ils voyaient le tourment
Le manque et le désir
S'installer sur la Terre
Au milieu des vivants
Ils connaissaient la guerre,
Ils chevauchaient le vent.
[...]
Souvenez-vous de l'homme.
Souvenez-vous longtemps.
La magie tient en ce récital prophétique, eschatologique, que met en œuvre Michel Houellebecq dans sa course poétique au regret planté vif sur base d'avortement collectif de générations de perdus, jambes prises dans les mesures dégradées d'une société supérieure et tragique. Société de peu d'importance, en fait, qu'on aimerait résoudre en feux de camps, en corps nus, laissés, en idéals poursuivis, en rires d'enfants. La clarté est désormais immonde puisqu'elle n'a plus lieu. Les visages meurtris, tirés vers leur dissolution par le haut, que fait pousser Louis Paillard dans les alentours d'immeubles rouges, et ceux d'une nature niaise et bizarre, aux couleurs abusives, anti-naturelles, rendent compte de la chute, de la chute par le cri. De ce Temps, qui, plus loin, page 51 :
Finira piégé
Dans cette architecture de plaintes
Et nous serons légers, légers...
L'Éternité sera atteinte.
Michel Houellebecq parle depuis sa mort à lui, peut-être se sent-il vieux. Il parle depuis notre mort à nous, peut-être sommes-nous déjà tous trop vieux — c'est ce qu'il avance. Les rencontres sont extra-lucides et extra-terrestres, extra-soi aussi. Et dans ce fou mélange d'abnégation face au vide, de peur incommensurable de partir, de prières pour demain — longue litanie résiduelle, les couleurs de Louis Paillard disent quelque chose : pour l'instant nous sommes vivants. Pour l'instant, réjouissez-vous de lire.
Louis Paillard monographie une œuvre surréelle sur le corps lucide de la poésie de Michel Houellebecq. Il n'y a pas d'autre voie pour faire passer la pilule d'une dystopie à l'échelle de l'évidence : frustration, désir, perte, regret, pluie, pluie encore, feu, disparition, et enfin, grand mirage. Mirage que tout cela puisse tenir.
Nous cherchons quelques joies tactiles
En attendant la contre-épreuve.
Matis Leggiadro