Cristina Escobar : sensible est l'âme géographique
Avec Cristina Escobar, FUMAR MATA, mais la vie aussi. Pourtant, ce n’est pas vrai dans les premiers instants du regard. Du joli dessin aux recherches aguerries : dissocier le cœur du regard pour mieux revenir à l’être.
Je rencontre Cristina Escobar par l’intermédiaire de ses galeristes, la Galerie Olivier Waltman. Elle termine alors une résidence à Paris, en association avec le Palais de la Porte Dorée. Je ne découvre pas seulement une artiste à l'humour roulé de politique, mais une pionnière du sens avant le geste.
Cristina Escobar est une femme formée par l’exil et par la résilience, portée par une attention aiguë aux signes, aux objets, aux mots. Elle fume des cigarettes fortes. Au milieu de ses œuvres, dans la délicatesse presque suspendue d’un déjeuner, elle clame « Free Palestine », termine son verre d’eau, puis précise qu’ailleurs, Palestine signifie aussi province. Ce déplacement sémantique n’est pas anodin, il dit déjà son rapport au monde, déplacer les évidences, ouvrir les mots, habiter leurs fractures.

Notes survolées.
Cristina Escobar est d’abord une chercheuse. Elle fouille, elle creuse, elle collecte des traces, des cendres, des récits fragmentaires, là où l’histoire officielle a laissé des blancs ou produit de l’oubli. Elle s’inscrit dans une pratique où l’art devient un espace fondateur de relations, de dialogues et de rencontres, un lieu de jonction entre mémoire collective et expérience individuelle, entre politique, littérature, anthropologie et histoire.
Dans les géographies blessées qu’elle traverse et qu’elle habite, l’espace n’est jamais innocent. Ayant fui Cuba, elle sait que les lieux peuvent être à la fois refuge et piège, camouflage et arme. L’espace est une structure de pouvoir autant qu’une possibilité de fuite. L’exil n’est pas seulement un déplacement, c’est une transformation radicale du rapport au territoire. Migrer, c’est apprendre à lire autrement. Les chemins cessent d’être des tracés pour devenir des hypothèses de survie.
Au XIXᵉ siècle, dans les camps de cannes à sucre, les esclaves dits marrons inventaient déjà des contre-géographies. Les plantations, pensées comme espaces rationnels de production, se fissuraient sous l’usage clandestin. Les champs devenaient frontières. Les cannes hautes, coupantes, dessinaient des corridors invisibles. On s’y cachait parfois trois semaines, immobile, nourri de presque rien, attendant que la peur change de camp.
La manigua, cette forêt dense, indomptable, n’est pas seulement un paysage, c’est un lexique. Elle dit l’impossibilité du contrôle total. Elle affirme que la terre conserve la mémoire de ceux qui la traversent en fuite. Entre Palenque et La Havane, entre le camp et la ville, une même intelligence spatiale circule, savoir disparaître, savoir se rendre illisible.
C’est là que commence la géographie sensible, dans ce que les cartes ne savent pas mesurer.
Dans l’histoire de la famille de Cristina Escobar, il y a une maison mise à feu. Un manuscrit sauvé de justesse. Et une imprimerie clandestine, La Libertad. Son arrière-arrière-arrière-grand-mère, Encarnación Varona de Escobar, issue d’une famille aristocratique espagnole, affranchit l’ensemble de ses esclaves en 1868. Ce geste, rarement transmis sans tremblement, ne relève pas d’un héroïsme pur. Il est pris dans un réseau complexe de violences, de responsabilités, de risques réels. Mais il existe. Et il agit encore.
Encarnación Varona de Escobar fonde la première imprimerie clandestine de Cuba. C’est là qu’est imprimé le second volet de El Cubano Libre, journal de résistance, instrument de circulation des idées, condition même du retour. En 1878, elle écrit un journal manuscrit. Lorsque la maison est incendiée, le texte survit, partiellement. Comme souvent dans les histoires d’exil, ce qui demeure n’est jamais intact, mais suffisant pour continuer.
Le feu ne détruit pas seulement un bâtiment. Il tente d’abolir un espace de pensée. Or l’écriture, comme la fuite, invente toujours ses propres chemins.
La culture cubaine est idiosyncratique non par exotisme, mais parce qu’elle s’est construite dans la collision permanente, entre héritages africains, colonisation espagnole, résistances populaires, syncrétismes forcés. Elle est urbaine même lorsqu’elle convoque la forêt. Elle est festive même lorsqu’elle parle de deuil. Les lieux de résistance urbaine, toits, balcons, escaliers, arrière-salles, solar, fonctionnent comme des extensions du corps. On y danse serré. On y parle bas. On y chante fort. La fête devient une manière de reconfigurer l’espace contraint, une stratégie d’occupation sensible.
Il ne s’agit pas d’une esthétique de la débrouille, mais d’une intelligence collective de la survie. Une chorégraphie sociale.
La manigua, transposée en ville, devient ruelle, impasse, interstice. Ce sont ces espaces que Cristina Escobar explore, non comme décor, mais comme matrice.
Les œuvres de Cristina Escobar sont traversées par des objets du quotidien, chargés de connotations sociales, économiques, politiques, qui deviennent des objets-frontières.
Ses projets, souvent participatifs, sont toujours nourris par les récits des populations locales, par les rencontres, par le dialogue. Les disciplines se croisent : sociologie, anthropologie, art, et révèlent des zones de jonction où se reconfigurent les savoirs. Ce qu’elle cherche, ce n’est pas de représenter l’exil, mais d’en révéler la persistance latente, même sous ses formes d’absence. De faire émerger ce qui demeure invisible. La géographie sensible est ainsi figurée. Elle accepte l’instabilité. Elle reconnaît que les espaces sont faits de corps, de récits interrompus, de fêtes inquiètes, de manuscrits sauvés des flammes.
Entre la manigua et le musée, entre l’imprimerie incendiée et l’espace contemporain d’exposition, une même ligne persiste : celle de la fuite comme invention, de l'être-espace comme résistance, de l’espace comme mémoire active.
Les œuvres

La série "Croisière" est une synthèse idéale pour comprendre l'univers de Cristina Escobar. Des bateaux, isolés, précis et indistincts, joliment dessinés par celle qui décroche le Prix DDessin en 2024. On glisse, gentiment, dans le figuré. Mais à bien y regarder : on voit, et les êtres et le drame de l'exil. Rapprochons-nous encore un peu et voyons : un papier mou, léger, qui divague : c'est une mer intranquille, un bruit blanc, un silence aussi – le nôtre ? Le papier, géographique, nous dérobe la légèreté des premières secondes. Des gens sont à bout d'existence, et font ce qu'ils peuvent pour poursuivre. Et puis, quelques mètres en retrait, on réinterroge la composition. Et si ce bateau isolé, et triste, était Cuba, était une île ?
Mon but est de déstabiliser le regard. J’aime que le regardeur soit d’abord séduit par une forme qu’il croit lisse et maîtrisée, avant de se heurter à un récit déchirant. Cristina Escobar

La série "Pèlerinages", poursuivie sur quatre ans, procède de la même intention d'apparition silencieuse. De ses échanges avec des exilés placés dans des camps, elle décide de produire des images-récits. Reprenant à son compte le dessin d'histoire et le dessin de genre, elle intercède les vies croisées vers les nôtres. Il faut là encore quelques minutes pour réaliser que le support est un format passeport et que le numéro de passeport est toujours le sien : impliquée, résolument militante par les doux traits, Cristina Escobar invente les formes qui nous responsabilisent par l'émotion au temps lent.
Le temps que Cristina Escobar consacre à ses recherches, aux rencontres, aux récits collectés, ne disparaît pas dans l’œuvre. Il nous revient. Il nous revient en pleine figure. D’abord, il y a la grâce du dessin, la légèreté apparente, cette douceur qui suspend le regard. Puis, peu à peu, quelque chose pèse. Le temps s’épaissit. Ce que l’on croyait simple se charge, ce que l’on regardait distraitement devient presque difficile à soutenir. Comprendre demande de rester, de ralentir, d’accepter que la beauté n’allège rien mais rende plus sensible encore la gravité de ce qui est là.
Entre la pesanteur et la grâce, le regard bascule. On comprend alors que l’œuvre ne se donne pas immédiatement parce qu’elle est faite de temps long, de récits accumulés, de vies croisées. Ce que Cristina Escobar a patiemment cherché, elle nous le fait éprouver à notre tour. Et cette expérience, silencieuse mais tenace, ne s’oublie pas.
Elle détisse les nœuds. Nous les renouons, en plein ventre.
Matis Leggiadro
