Martin Cauvel, dessinateur : « Mon œil s’échine à organiser le chaos »

Martin Cauvel, dessinateur, prend le temps de la réponse. Pourquoi dessiner ? Pour rester charnel. La grotesque humanité en prend un coup et l'œil avec.

Martin Cauvel, dessinateur : « Mon œil s’échine à organiser le chaos »
Martin Cauvel, dans son atelier.

En découvrant le corpus dessiné et peint de Martin Cauvel, une évidence s’impose d’emblée : nous avons affaire à un remarquable dessinateur. Je chemine, comme je le peux, parmi ses techniques mixtes et ses regards ébréchés, jusqu’à constituer peu à peu ma propre base Cauvel : un ensemble resserré de dessins d’une grande précision. Ils me ramènent à deux filiations essentielles : l’expressionnisme allemand et le trait feu-déliquescent de Dado (1933-2010).

Entretien avec Martin Cauvel :

ML Je vois beaucoup Dado dans votre œuvre, que représente-t-il pour vous ?

MC Dado c’est comme un premier de cordée, il s’est laissé embarquer dans une aventure picturale et nous a offert un chemin, une façon de se frotter à un monde de peinture. Ce qui m’inspire chez lui c’est son engagement. Malgré ses affirmations « je déclare, je persiste et je signe, mon travail m’intéresse, j’ai pas dit qu’il me passionne.. », il y a dans son art quelque chose d’entêtant, quelque chose qui frappe et qui ne se complaît pas dans un monde aseptisé et hors sol, quelque chose de profondément vivant et organique. Ce qui me fascine et nourrit mon travail c’est sa capacité de peindre, graver ou dessiner un monde où la vie et la mort ne font qu’un. Je trouve beaux ces univers brutaux et grouillants enrobés d’une technique d’une extrême délicatesse. Il y a chez lui une gourmandise de l’atmosphère, une folie du trait qui me parle. Je travaille bien souvent avec Dado sur mon épaule.

ML Comment le dessin peut-il se faire expressionniste, sans la couleur ?

© Martin Cauvel.

Je ne pense pas que l’expressionnisme s'arrête à la couleur. Si l’expressionnisme (même si je trouve toujours étrange de mettre les choses dans des boîtes) est une promenade dans la subjectivité, une tendance à la forme agressive, à la distorsion, un sentiment vif aux contrastes forts, un besoin d’éprouver ce qui bouscule, je me retrouve dedans. Pour moi, l’utilisation du noir et blanc est une pause dans la couleur. Bien utilisés, ils peuvent être aussi puissants qu’un rouge ou qu’un bleu électrique. Ils me permettent de simplifier mes outils et d’offrir à mes émotions un passage plus direct, un chemin plus aigu de la main au support. Peut-être que le noir et le blanc ont l’avantage de constituer un langage très propice à la dramaturgie et restent intemporels. J’aurais sûrement moins de plaisir à regarder des œuvres comme Metropolis ou bien Les Enfants du Paradis si elles étaient colorisées.

ML Je vous verrais bien devenir un grand dessinateur de presse, utile à illustrer la bêtise des hommes. Et vous ?

© Martin Cauvel.

MC J’aurais adoré avoir la plume acérée d’un George Grosz ou même d’un Topor mais j’en suis bien incapable (pas faute d’avoir essayé). Pourtant la bêtise des hommes, comme vous dites, me fascine et je pense que le côté grotesque de l’humanité traverse mon travail. Après, je serais bien malhabile s’il me fallait rebondir sur une actualité et en faire un dessin pertinent. Mon travail demande beaucoup de temps, de patience et d'attention, l’inverse de cette éruption sans fin de tristes nouvelles.

ML Comment se passe une session de dessin ?

MC Je commence par traverser la route un café en main pour rejoindre l’atelier. En face vit un jardin et je prends un temps pour observer la vie grouillante du sol et des plantes avant de m’enfermer dans mon terrier avec les outils. Dessiner ou peindre n’est pas quelque chose de facile pour moi. C’est bien souvent une lutte physique et mentale, Dado parlait du « malheur de peindre ». Paradoxalement, malgré cette vive difficulté j’éprouve un grand besoin à travailler durant de longues heures.

© Martin Cauvel.

Dans l’atelier je suis seul et j’empile et gratte inlassablement la matière. C’est comme inventer une langue que je ne comprends pas. Souvent je fais de longues pauses dans le fauteuil à regarder les tableaux, mon œil s’échine à organiser le chaos. J’aime quand je m’y perds, quand cette langue me propulse dans l’étrange, quand mon œil vibre de plaisir. Dans ces moments-là, je me dis que j’ai peut-être réussi mon travail… pour un instant.

ML Travaillez-vous d'après mémoire ? D'après nature ? D'après photographie ?

MC J’utilise principalement la photo comme source d’énergie (avec la musique). Le travail de photographes comme Raymond Depardon ou Roger Ballen m’accompagne bien souvent. J’y puise des atmosphères, des postures, des gueules magnifiques… J’ai besoin de ces supports pour enclencher chez moi une envie de dessin, c’est comme vouloir revivre l’état de la personne photographiée. Je m’en sers comme d’un bouton de volume, quand je bloque, que je tourne en rond, que je n’entends plus rien je me replonge dans mon data de photos. Des fois, par hasard, l’une d’elles me touche au cœur et débloque la situation.

ML Vous êtes lauréat d'un prix Fondation Taylor ? Est-ce important pour vous, d'être reconnu ainsi ?

MC Je pense que la reconnaissance est importante pour la validation sociale, en tant que membre de cette espèce grégaire je n’échappe pas à ce besoin. La reconnaissance donnée par un prix comme celui de la Fondation Taylor, une association qui fait un super travail auprès des artistes plasticien.nes, a été une précieuse aide pour promouvoir mon travail et un coup de pouce financier plus que bienvenu. Après, si par bonheur l’art n’évoluait pas dans un monde des concurrences et des marchés, les prix et distinctions n’auraient pas grande importance et de raison d’être. Je pense que l’on a été mal habitués depuis l’école à se juger par rapport à la validation d’une autorité. Pour moi, le plus intéressant et pertinent moyen de mesure, c’est le regard intense que quelqu’un peut poser sur un de mes tableaux et de sentir que j’ai réussi mon boulot : celui de transmettre une énergie, une émotion .

ML Le dessin va-t-il émouvoir plus que jamais, en contraste avec l'IA et ses fausses images ?

MC Je pense que Le dessin touchera toujours autant les gens, avec ou sans IA. Certaines personnes sont plus sensibles à cet art que d’autres et je ne pense pas que l’IA change les choses. Pour élargir la question, je ne pense pas que l’IA, dans l’art comme en général, soit souhaitable. L’art ne peut pas s’affranchir des problèmes actuels et utiliser cette technologie comme un simple nouvel outil. L’IA ruine les environnements, participe à la néocolonisation et à la techno-prédation. J’aspire à un art plus ancré dans la matière et plus conscient du moment dans lequel nous nous trouvons collectivement embarqués, un art moins destructeur, plus tangible et charnel. Ce qui me touche dans une œuvre c’est de sentir la main qui l’a faite, ses hésitations, sa fragilité, sa chaleur, l’IA n’est qu’une perte de cette magie. Je ne pense pas qu’un monde froid et calculé soit enviable pour les gens, j’espère ne pas me tromper et que nous saurons faire la différence, même si on a les deux pieds dedans…

Matis Leggiadro