Valérie du Chéné : noir coloré pour dire les feux

Les feux ont marqué l’été français. Depuis le grand incendie des Corbières, en 2025, Valérie du Chéné est en quête du paysage.

Valérie du Chéné : noir coloré pour dire les feux
Hélène Bassas, Dans les paysages calcinés des Corbières, l'artiste Valérie du Chéné, peint des pierres colorées, 12''27

À Collioure, dans les Pyrénées-Orientales, l’exposition On a perdu le paysage réunit dessins et gouaches nés dans le sillage de l’incendie qui a ravagé les Corbières, en août 2025.

Le 5 août 2025, à Coustouge, dans l’Aude, le feu arrive sans prévenir. Valérie du Chéné se trouve dans le village où elle vit et travaille lorsque les premières flammes, orange et violentes, encerclent les maisons. Avec la nuit, l’électricité disparaît. Dans l’atelier, papiers et pinceaux sont là, mais peindre n’est encore d’aucun secours. On allume des bougies. On reste éveillé, à écouter le vent et les pompiers, sans savoir ce que le jour rendra visible.

Au matin, le paysage familier n’existe plus. « On a perdu le paysage », écrit l’artiste à l’historienne Arlette Farge. La phrase donne son titre à l’exposition présentée par le musée d’Art moderne de Collioure, hors les murs, à la galerie du Tenyidor. Elle dit à la fois le constat et la sidération. Pourtant, la lettre se poursuit : « mais on va bien ». De la perte à la vie sauve, débute l’œuvre.

J’ai souri en apprenant que les mots de l’après-drame étaient destinés à Arlette Farge. Elle est peut-être l’historienne contemporaine la plus passionnante. Son chef-d’œuvre, Le Goût de l’archive (1989), prend l’histoire par la main et intime le champ de la lucidité. On a de l’affection pour les archives. Comme Valérie du Chéné a du cœur pour les arbres grands-brûlés par le destin.

Le grand incendie des Corbières a parcouru quelque 17 000 hectares et a traversé seize communes. Mais perdre le paysage, c’est intime. Les massifs fument encore.

Dessins, gouaches.

D’abord, une série de dessins au pinceau et à la gouache noire colorée. Une série rustique, qui résiste au joli, au bien fait, et qui se fixe, minérale, sur le papier. Le dessin est mal engagé ; peut-être le monde l’est-il aussi ? D’où part le trait en deuil du paysage ? Ces dessins, qui auraient pu être préparatoires, se sont avérés grands lâcheurs de panique, grands lâcheurs de doute. D’eux, ensuite, ont poussé des gouaches pleines. Valérie du Chéné s’y autorise toutes les teintes, jusque-là contenues dans le noir seulement : du chaud au froid… mauves et rouges se croisent avec catastrophe. Des masses unitaires, en blocs, forment des plans qui s’éclipsent les uns les autres. Le bleu passe devant le noir, ou bien est-ce le noir qui se nourrit du bleu ? Quoi qu’il en soit, le paysage se meurt puis se restructure.

© Adagp, Paris, Valérie du Chéné, gouache sur papier, 21 x 29,7 cm
On a perdu le paysage, Valérie du Chéné / Photographie : Matis Leggiadro

Quand je découvre, il y a un an, le travail de Valérie du Chéné, je découvre ses roches. Bien avant l’incendie, Valérie du Chéné travaillait avec les pierres et les paysages des Corbières. Pour les séries Les Laborieuses et Les Dormantes, elle extrayait des pierres de la garrigue, les lavait, les brossait, puis les recouvrait de plusieurs couches d’acrylique. Posées sur une surface claire, à l’albédo élevé, les pierres, colorées totalement ou partiellement au niveau d’une face-base, semblent bouillir, vrombir, baliser énergiquement la Terre. L’incendie est réciproque. Créer est réciproque. Créer, c’est sommeiller après avoir détruit.

On a perdu le paysage, Valérie du Chéné / Photographie : Matis Leggiadro

L'exposition colliourencque est enfin une belle occasion de découvrir la plume de Claire Muchir, ancienne conservatrice du musée d’art Hyacinthe-Rigaud et actuellement directrice du musée d’Art moderne de Collioure. Présentant cette exposition, Claire Muchir a livré un texte sur papier coloré de grande qualité poétique, en quatre langues ; catalan, espagnol, anglais et français. Comme quoi : après le feu, la vie.

Informations pratiques
On a perdu le paysage, Valérie du Chéné, jsq. 27 septembre 2026.
Galerie du Tenyidor, 10 rue de la Prud’homie, 66190 Collioure.
Tlj. 10h-12h et 14h-18h.
Entrée libre.

Matis Leggiadro