Fashion Month : argent-fenêtre, récupération et ironie de la vente / le contre-exemple édifiant de NACO PARIS
Après avoir dénoncé les élites, Matières Fécales met en scène le peuple sans échapper aux contradictions du luxe. À l’inverse, NACO PARIS défend avec MANIFESTE une mode indépendante, politique et inventive, nourrie de matières recyclées, de collaborations libres et de résistance.
Le Fashion Month s'est achevé, et avec lui quelques espoirs. Le 28 septembre, place de la République, Matières Fécales a ouvert la Paris Fashion Week avec « The Ninety Nine Percent ». C'est la suite de « The One Percent », son réquisitoire de la saison passée contre les plus riches de la planète. Après la caricature de l'élite, voici l'hommage au peuple. Sur le papier, la boucle est bouclée. Dans les faits, elle tourne en rond. La maison montréalaise concentre à elle seule les incohérences d'une contre-culture de mode qui, en grandissant, renonce peu à peu à ses idéaux. Heureusement, ce mois de défilés a aussi permis de retrouver NACO PARIS, à Paris comme, quelques semaines plus tôt, à Toulouse.
L'exemple triste de Matières Fécales
Privatiser la place du peuple
Commençons par le lieu, puisque tout part de là. La place de la République est l'espace de la révolte, de la manifestation et de la revendication des droits du peuple. Joelle Diderich, dans WWD, a eu raison de souligner ce choix. Elle parle du plus grand show de la marque, installé au cœur des cortèges parisiens. Il faut pourtant dire ce que ce geste suppose : pour parler au nom des 99 %, on a d'abord dû leur retirer la place. Oualhaji Rime, dans The Munich Eye, rappelle que cette privatisation s'est faite aux dépens des habitants du quartier et des sans-abri. Le symbole de la contestation a été loué, barriéré, puis mis en lumière pour une soirée. La révolte avait son carton d'invitation.
Un Capitole au premier rang
Le malaise est surtout venu de la salle. Le premier rang d'un défilé parisien n'a jamais été composé des 99 %. Il rassemble acheteurs, célébrités, rédactrices en chef et collectionneurs, c'est-à-dire précisément le 1 % que la marque prétendait épingler la saison précédente. Ce soir-là, ce 1 % était assis, et il regardait défiler le peuple. Rime, qui était dans la salle, décrit cette gêne sans détour. Il raconte un « entre-soi flagrant », des invités privilégiés applaudissant des corps qui défilaient en « cosplayant les classes populaires ». Sur les réseaux, beaucoup ont pensé au Capitole de Hunger Games, ce monde de nantis qui fait des pauvres un spectacle. La comparaison est cruelle, mais elle est juste. Le dispositif ne donne pas la parole aux 99 % : il les met en vitrine pour le 1 %. Le final l'a d'ailleurs montré mieux qu'aucun texte. Les 99 % y portent littéralement les 1 % sur leurs épaules. La marque parle d'un cycle de la vie. On peut aussi y voir, sans même chercher l'ironie, la description exacte de l'ordre social qu'elle prétend dénoncer, mise en scène pour ceux qui en profitent.
Le prix de la révolte
Une fois les projecteurs éteints, les vêtements des 99 % partent en boutique. Rime a vérifié : 320 dollars la casquette, 4 850 dollars la veste. Le peuple a donc un prix, et le peuple n'a pas les moyens de le payer. Salon l'avait annoncé dès août, sous ce titre : « Fecal Matter mocked luxury fashion. Then luxury fashion bought it. » La marque née pour moquer les excès de la mode habille désormais Lady Gaga aux Grammys, Demi Moore à Cannes et Zendaya à la première de L'Odyssée. Les silhouettes inspirées des 99 % finissent sur le corps du 1 %, et le discours contestataire fait monter leur valeur. La critique du système n'en freine pas la marche, elle est devenue l'un de ses meilleurs arguments de vente.
Ce qu'il faut accorder
Il serait malhonnête de tout balayer. Le show était porté par Steven Raj Bhaskaran, cofondateur issu de la classe populaire, qui a connu la pauvreté. Sa phrase, « Freedom was never meant for someone like me », n'a rien d'une posture. Le casting, avec des femmes enceintes, des culturistes, des punks et des familles, a ému le New York Times et beaucoup d'autres. Il y avait de la sincérité sur ce podium. Seulement, la sincérité ne suffit pas à changer un dispositif. Vanessa Friedman l'a dit en trois mots dans le New York Times : « thrilling but derivative ». Le message frappe, mais la mode suit-elle ? Quand le récit l'emporte à ce point sur le vêtement, le défilé devient de la communication, et cette communication s'adresse à ceux qui peuvent acheter.
Le contre-exemple édifiant de NACO PARIS
une nouvelle collection : MANIFESTE

Après un défilé radical et généreux à Toulouse, le 11 juin dernier, à La Fabrique de l’Université Toulouse – Jean Jaurès, dont on peut retrouver l’excellente captation réalisée par Franck Delpech, NACO PARIS a pris place à la Galerie Vivienne. Construite au début du XIXe siècle, inaugurée en 1826, cette galerie couverte aux mosaïques et aux ornements néoclassiques doit notamment sa postérité à la comtesse de Caen, qui en fit don à l’Académie des beaux-arts en 1870. Cette histoire me fait sourire. La comtesse, mécène et bienfaitrice, avait le goût du legs ; NACO, celui de la transmission. Je leur trouve quelque chose en commun : une certaine idée de la vie comme œuvre, kitsch et politique.
« Juillet 2001 : premier défilé à Paris pour la Semaine de la Haute Couture. Juin 2026 : défilé de restitution de résidence à La Fabrique, à Toulouse. Vingt-cinq années séparent ces deux présentations. J’ai consacré plus de temps au vêtement, à la mode et au textile qu’à toute autre activité dans ma vie. Un parcours parfois lumineux, parfois plus sombre. Un engagement. Un dévouement. Une vision. Une galerie de personnages, reflets d’une société… Un défilé volontairement introspectif plutôt que rétrospectif. Aujourd’hui plus que jamais : Un manifeste. » NACO PARIS
NACO PARIS y présente ses créations, avec deux collaborations particulièrement saillantes : celle avec La Bourette, dont les polaroïds prolongent l’énergie frondeuse du vestiaire, et celle avec Coco Damoiseau, son sourire caractéristique, être de fêtes suprêmement élégantes et drôles dans les vignes du Gaillacois, auteur avec NACO PARIS de performances scéniques punk et résilientes.
La Bourette, figure libre des nuits parisiennes, compose depuis les années 1990 des personnages à la croisée du cabaret, du glamour suranné et d’une poésie affranchie des genres, nourrie par dix années passées aux costumes chez Emmanuel Ungaro. Le vêtement est pour elle une auto-fiction sophistiquée, mélancolique et irrévérencieuse.
La collection de NACO PARIS est immédiatement identifiable. Les matières sont recyclées, réutilisées, mais aussi riches, du drapeau au tulle. Les motifs empruntent aux pancartes de manifestation, et bien sûr, impossible de ne pas parler encore de son slogan : ART IS RESISTANCE. Que s’est-il passé sur ce haut ? On a fait l’amour, la guerre ou un truc entre les deux avec ? Il y a aussi des motifs disco, pop, idéalistes, comme ces nuages sur bleu Méditerranée. Du ciel à la grève, en passant par la fête, NACO PARIS donne aujourd’hui à la mode indépendante française une chaire singulière, politique et pertinente.
Les imitateurs sont nombreux depuis son sac « Karl Who? », mais jamais personne ne l’égale vraiment.
© NACO PARIS / La Bourette / Coco Damoiseau
À ses côtés, NACO PARIS invite deux jeunes signatures toulousaines à faire entendre leur propre langage. Tayry joue sur les contrastes et les détournements : une veste à fines rayures, unie à des dentelles et à des étoffes de lingerie, fait se rencontrer vestiaire classique et intimité domestique. Puis, La Grande Gigasse tente un milieu entre Jean-Paul Gaultier et l'esthétique BDSM. Lanières de cuir noir et rangées de pointes métalliques. Ornements et armures, bien sûr.
© Tayry (haut) / La Grande Gigasse (bas)
Deux invitations bien senties, façon pour Naco de dire les choses : Toulouse aussi a de la voix, j'ai de la voix, et j'en donne.
Matis Leggiadro