Zakary Bairi : « Et si c'était fabuleux ? »
Rencontre avec un comédien qui aime les gens, préfère l'artifice à l'artificiel, transpire sa poésie sur scène comme à l'écran, crache les textes, et calme son cœur. Ou l'inverse.
Nous avons deux ans d'écart. Lui, vingt-trois. Moi, vingt-et-un. La vérité est que je le trouve plus vieux que moi et que lui me trouve plus vieux que lui. Je ne sais pas qui de nous deux est le plus âgé. Nous avons beaucoup à nous dire. Un jour, tardivement, et sans raison valable, il m'écrit : « On ne se connaît pas / On va se connaître bien vite / J'ai envie de vous lire. » J'avoue l'avoir d'abord pris pour un inconscient, puis j'ai entendu son appel. Nous avions la même fréquence : aller vers l'évidence, un sentiment de curiosité, un pourquoi pas de travail, un fuck off des bonnes manières et surtout, la passion d'une vie qui a annulé son destin pour une aventure. Un petit garçon que l'on ne soupçonnait pas devenir désiré de tous sommeillait encore en lui, et lui excusait sans doute cette moustache, ce petit air de on en rit ou on en pleure ?, et ce miraculeux vouvoiement.

Un après-midi d'octobre, à la Grande Mosquée de Paris :
ML : Comment allez-vous ?
ZB : C'est la rentrée des classes, de la lutte des classes ! Vous avez vu ce qui se passe ?
Zakary Bairi s'inquiète, de tout ce qui a lieu en ce moment. De son monde qui ne trouve pas ses réponses. Mais qui crie. C'est la colline qui crie, ces derniers jours. Des livres écrits avec l'IA, des enfants en colère... les fascistes plus si loin. « J'ai peur de cette intelligence artificielle, désormais, oui, j'en ai peur. » Il me demande si j'aime Esther Teillard. Je lui réponds que j'aime qu'on cite Rabelais.
Il y a du sang sur la scène. La scène est sur les gens. Tout dégueule. Mais la musique est belle.
ML : Le spectacle vivant ne peut pas craindre l'intelligence artificielle, si ?
ZB : Nous, on résistera toujours, jusqu'à la fin des jours et même après. Il y aura toujours quelqu'un pour voir quelqu'un d'autre et lui dire quelque chose. On n'a pas besoin de plus. Il suffit d'un type qui secoue les bras dans la rue, et voilà.
ML : Quand nous nous sommes rencontrés, vous m'avez dit qu'il vous restait dix ans, dix ans pour y arriver, compter. Où en êtes-vous ?
ZB : Écoutez, plutôt bien, plutôt bien, je fais mille choses, je suis le plus jeune artiste associé d'un Centre dramatique national, celui de Colmar, et je fais même du cinéma maintenant. On verra bien, mais je ne m'inquiète plus.
ML : Le sentiment d'avoir changé ?
ZB : Je suis plus calme, plus calme à l'intérieur, plus fou dehors. J'ai compris que rester chez moi, par manque de temps comme par flemme, valait parfois mieux que d'aller sans intérêt vraiment à une soirée où peu de rencontres auraient lieu et où les gens seraient toujours les mêmes. Je suis un peu plus blasé aussi, non pas blasé mais plus exigent et moins fougueux. Suzanne de Baecque [NDLR : avec laquelle il travaille à Charles Péguy, ta mère et tes copines, j'en ai rien à foutre, aux côtés du chanteur Hervé Vilard, en 2025] m'a appris à m'emballer moins vite. Nous, les passionnés, on dit oui, oui à tout ce qui nous semble bien... puis, les choses traînent. Et pendant ce temps, d'autres projets plus jouissifs s'imposent. C'est vrai que ça n'a pas de sens. Alors maintenant, je préfère dire génial, on verra.
Le comédien attrape l'appareil photo que j'avais posé sur la table de nos thés à la menthe, prend mon portrait et dit : là, c'est vous, ah oui, là c'est vous. Vous savez, j'ai d'abord été photographe. Dans les constellations de beauté qui le caractérisent, il y a son art du karaoké, dont la tournée massacrante qu'il prépare avec des reprises de tubes sous accent arabe. « Je crois que ça peut être horrible. Mais les gens, en général, sont surtout gênés, et pleurent. Ils ne savent pas s'il faut rire ou pleurer, alors ils pleurent. Moi j'aime ça. Et puis, qui sait, et si c'était fabuleux ? »
Il a tout connu, en peu de temps, dans le Paris vorace qui, en six ans, a le temps de vous apprendre à aimer, à mourir, qui a le temps de vous refaire, de vous violer comme de vous croire. Il est de cette trempe-là : celle des fous alliés, alliés au monde. Il est l'ami de Brigitte Fontaine, la poétesse du siècle selon ses dires. Il est l'ami des irrécupérables comme de ceux qui sont sur le chemin d'eux-mêmes.
Il attend que Jean revienne. Il se tient à jour niveau lectures, niveau vies. Et cherche la friction.
Un cavalier dans les brumes.
ZB : J'espère vraiment faire une nouvelle rencontre bousculante, désœuvrante, forte, incontrôlable, une personnalité étonnante, que les évidences se renversent.
ML : Quels sont les lieux qui, selon vous, actuellement, sont à Paris les plus irrévérencieux ?
ZB : Mis à part l'Anomalie, dirigé magnifiquement par Bertrand de Roffignac, aucun ! Mais je m'inquiète un peu aussi, parce que les huiles l'ont vu, ce que nous pouvions faire sans un sou là-bas. J'espère que ça n'aura pas l'effet inverse que celui d'un manifeste, d'un appel, que les gens qui tiennent les budgets ne se disent pas Eh bien voilà, les saltimbanques n'ont pas besoin de nous, regardez sans argent ce qu'ils arrivent à faire !
ML : Et les cabarets ?
ZB : Non mais moi j'adore le cabaret, mais c'est devenu tout et n'importe quoi, c'est soit le désordre, un enchaînement incompréhensible, soit quelque chose de trop mainstream et on s'attend à tout. Et puis les grands n'ont pas besoin de l'espace du cabaret pour exister, ce sont les cabarets qui ont besoin de ces êtres magiques. L'inverse n'est plus vrai.

Après les coups de poings sensibles et politiques que furent Fin de la gloire du monde d'après Georges Bataille, avec Félix Deschamps Mak, à l'Anomalie, Le QR-code de Frankeasy de Max Wuchner et Lou Rambert Preiss au cinéma et Édouard III de William Shakespeare, mis en scène par Cédric Gourmelon au Théâtre de la Tempête, Zakary Bairi s'autoproduit avec Club Mehdi à Le Cratère, scène nationale d'Alès et entame son travail sur les mises en scène de Charles Berling et de Guillaume Vincent pour 2027.
Zakary joue du piano dans un lieu, sans effort.
Pourtant, au milieu de ce vent fort et haut, il accepte de rencontrer des lycéens, se disant qu'avec beaucoup de chance, il pourrait sauver la vie d'un élève ? Je sens l'ironie, mais la vérité qu'elle recouvre avec plus d'évidence. Zakary se sauve encore de lui-même. Comme il se sauve des photos avec une cigarette. Comme il nous sauve de nous. Parce qu'il n'y a qu'un registre à tous les siens : la frustration, la frustration des sociétés, la frustration des corps. Il déverrouille. Déverse-rouille. J'espère qu'un jour, il prendra la Rue Gît-le-Cœur en grippe et qu'il y tiendra une performance de sept jours, la première journée pour l'espoir, la deuxième pour le rire, la troisième pour pleurer, la quatrième pour aimer, la cinquième pour jouir, la sixième pour regretter, la dernière pour ne rien faire, ne rien faire.
Matis Leggiadro