Le musée n'est pas mort. Elizabeth Peyton et Kader Attia sont les Hôtes du Louvre.

Musée du Louvre, jusqu’au 14 décembre 2026. Elizabeth Peyton et Kader Attia contemporanéisent le plus grand musée du monde, avec intimité et militantisme.

Le musée n'est pas mort. Elizabeth Peyton et Kader Attia sont les Hôtes du Louvre.
Elizabeth Peyton & Kader Attia au musée du Louvre / Matis Leggiadro - Une exposition conçue en dialogue avec les artistes par Donatien Grau et Nicolas Marbeau. Jusqu'au 14 décembre 2026.

Dans la salle de la Chapelle, Donatien Grau, co-commissaire de l'exposition, pose les choses. D'un côté, Elizabeth Peyton. De l'autre : Kader Attia. L'une présente au musée du Louvre la cristallisation de trois années de cheminement. Celui de son cœur et de son regard, au Pavillon de Flore. L'autre est fort de sa masterclass, de ses conversations jusqu'au centre Vivant-Denon et d'une somme : cent-cinquante pages réflexives à propos du musée le plus visité. Une première. Les deux ont en commun une générosité, une fraternité et une expérience : le Louvre pour eux, les Hôtes.

C'est la première fois aussi que la fenêtre de la salle de la Chapelle n'est pas obstruée. Sans doute s'agit-il à la fois d'accepter la co-production d'un geste transformateur. Peut-être aussi, et voilà mon idée, faut-il sentir passer l'extérieur, le monde vrai s'imbriquer dans le monde magique et atemporel du musée.

Elizabeth Peyton travaille depuis trente ans à sa république. Avec ses assemblées magnétiques et impardonnables, à l'image du portrait qu'elle dresse du jeune homme romantique qui devient finalement Napoléon, face de la mort, face de l'extrême adversité. Avec ses assemblées personnelles, à l'image de Jules, hypothétique amant idéal et las de lui-même, de sa propre saveur. Avec ses figures-centres aussi. Il n'y a qu'à fixer son portrait stupéfiant de Jennifer Lawrence, mi-amie, mi-Joconde, mi-Hélène. On rencontre des personnages historiques, des images incarnées d'elles-mêmes, comme les Femmes d'Alger. Le geste est imbriqué, inter-mondes. Mais la peintresse et dessinatrice est d'abord là pour signer son geste, son passage, comme en témoignent ses autoportraits, dont l'inaugural autoportrait encadré par son père. L'intime désirabilité du monde trouve ici son refuge ancestral.

En étudiant attentivement Léonard de Vinci, il m'est apparu que la ressemblance ne désengageait pas la mystique, et qu'il y avait dans la vérité d'un visage, bien proportionné, objectivement ressemblant, quelque chose d'un cœur brisé. J'ai compris que je pouvais recomposer des figures après leur éclatement. Elizabeth Peyton

Ce qui associe le trait en esquisse pétalée de Peyton à la force de vision et d'action politique de Kader Attia est du côté de leur ambition commune d'aller cueillir l'inversé du miroir. La reconnaissance de l'histoire de l'art est difficile à cause de la vie. La matière du musée est forcément critiquable, ajustable.

Un jour, Kader Attia, accompagné de son père, découvre le Louvre, à hauteur d'enfance et de gratuité dominicale. Je rencontre l'espace du sacré, dit-il. Depuis l'espace de la cité, de ses rues aux noms inconnus, collées à des souvenirs personnels et des ignorances forcées, vient soudainement s'associer une réalité plastique. Je me souviens d'un tableau de Le Nain, avec des enfants en guenilles. Une dame, grande bourgeoise, trouva le tableau incroyable par sa technique succulente, là où moi je ne voyais que les guenilles, ajoute-t-il. Kader Attia parle une langue de traces mnésiques. Pour lui, qui présente ici un diptyque – installation sculpturale et projection filmique – consacré à Bugeaud, surplombante figure des façades côté Rivoli, déboulonner une statue est une erreur. Raconter n'est possible qu'au travers du support. Le propre du fascisme génocidaire est d'effacer les traces. En psychanalyse, les traces des traumatismes sont effacés par les bourreaux. Ainsi, tout est là : un portrait taillé dans le chêne. La tête de Bugeaud, l'enfumeur-assassin en Algérie, parfaitement lisible mais blessée par des éclats en miroir. C'est la jouissance du tragique et son affaissement également, puisque le buste est en dessous du regard ; et pourtant constelle les murs avoisinants.

Le musée peut donc réparer, reconduire la pensée et dire pardon pour hier. Le plus joli dans l'histoire de cette exposition ? Les gestes de générosité d'Elizabeth Peyton envers Kader Attia : monter le son de son film, apposer ses miroirs en encadrement des espaces des dessins et des peintures.

Jusqu'au 14 décembre 2026.

Matis Leggiadro