Antoine d’Agata, Marseille, vos corps, etc.

« La marge est un mythe. Cette illusion de croire que l’extrême nous parle à partir d’une extériorité absolue... Rien n’est plus intérieur à notre société, rien n’est plus intérieur aux effets de son pouvoir que la violence. Autrement dit, on est toujours à l’intérieur. » Michel Foucault

Antoine d’Agata, Marseille, vos corps, etc.
Marseille, 1997 © Antoine d’Agata – Magnum Photos – Courtesy Galerie les Filles du Calvaire

Photographe, reporter de guerre, Antoine d’Agata, de l’agence Magnum mais surtout de lui-même, chef de file international de la prise d’images contemporaines, est né à Marseille en 1961. Marseille n’est pas un décor pour lui. Elle est son point d’origine, son vertige initial, la matrice d’un regard qui n’a jamais supporté la surface.

Dans cette ville fracturée, où la lumière semble toujours en lutte avec les ombres, là, dans les interstices d’une cité traversée de cris et d’errances, l’artiste s’est fait un œil pour les autres. Marseille, pour lui, n’est pas un sujet photographique : c’est un territoire intime. Il revient à elle comme on revient à une blessure ancienne. Pas pour la refermer, mais pour la rouvrir. Pour y inscrire les corps oubliés, les mêmes sans doute qu'il configure partout ailleurs : ces restes humains plus vivants que nous ; à la sublimation quasi mystique du vrai.

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
« Deux forces règnent dans l’univers : lumière et pesanteur. » WEIL Simone, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, 1948, page 1 Ce nouveau dossier développé sur les mois de janvier et de février 2026 a pour mission de mettre en relief la dynamique ontologique de la création : le paradoxe. Mais pas

Les photographies d'Antoine d'Agata s’écrivent dans l’excès, dans l’abandon, dans une proximité qui abolit toute distance morale. Dès les premiers jours du confinement, il utilise une caméra thermique pour capturer, à Paris et ailleurs, les corps dans leur radiation. Il ne s’agit pas ici de portraits ni de visages nets, mais de silhouettes incandescentes, de masses en mouvement, de spectres encore là. Ces chaleurs affectées sont présentées par le Mucem, à Marseille, du vendredi 10 décembre 2021 au vendredi 25 mars 2022, dans une exposition intitulée Psychodémie, où les images d’Agata côtoient un examen par microscopie électronique illustrant la progression du virus dans des cellules infectées à l’IHU de Marseille. Le Mucem qui, en 2013, sacre pour la première fois le travail politiquement incorrect d'Agata, dans une exposition intitulée Odysseia, portant sur les parcours de migration humaine.

Vue de l'exposition Psychodémie, au Mucem, à Marseille, du vendredi 10 décembre 2021 au vendredi 25 mars 2022.
Nous ne sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un souvenir de Soleil. Un peu de phosphore qui brûle dans les méninges du monde. Paul Cézanne

Déjà, en 2013, son film Atlas rassemble ce que Marseille donne à voir d’existence. Et s’il y est question de la vie de prostituées du monde entier, du Cambodge à la Norvège, Marseille, qui y a son chapitre, demeure à mes yeux présente dans les détails d’un regard qui s’y est formé.

« Dans son film Atlas, d’Agata prend le parti de dissocier les images et le son [...] Mots égrenés lentement couvrant légèrement le bruit des vagues de la haute mer, la musique de musiciens, les sons de la rue. » Christine Delory-Momberger, Le geste d’Agata

Si d'Agata est montré dans le monde entier, et s’il a initié avec Marseille, ses lieux et ses maisons d’édition, plus de trente publications et expositions, son œuvre, elle, ne s’encadre pas : elle rampe, s’imprime sur les peaux, les draps, les trottoirs. Marseille est son laboratoire de chair, sa ville-matrice, son enfer fondateur ; aucun port d'attache. Il l’habite dans ce qu’elle a de plus cru, de plus cassé. Il la montre comme on montre une cicatrice. Non pour choquer. Mais pour dire : regardez ce que nous faisons des vivants. À la fin de l’ouvrage Psychogéographie, qu’il signe avec Bruno Le Dantec, Antoine d’Agata rassemble un grand nombre de paroles sur Marseille, déployant une poétique de la ville, et par là sa connaissance aiguë du territoire qui l’a vu naître.

« La vieille ville est au nord et au couchant de la Canebière ; mais un homme comme il faut ne va jamais dans la vieille ville ; seulement si on y a un appartement quand on a l’honneur d’être amoureux. C’est une faiblesse bien rare, je crois, à Marseille. » Stendhal, Voyage dans le Midi de la France

Antoine d’Agata, lui non plus, ne se rend pas souvent dans la vieille ville. Il travaille avec les marges, les prostituées, les toxicomanes, les réfugiés, non comme un témoin mais comme un complice, un frère de nuit. Il ne photographie pas les autres, il s’engloutit avec eux. Il documente depuis l’intérieur, et c’est peut-être à Marseille, plus qu’ailleurs, que ce geste trouve sa pleine nécessité. Ici, la ville parle dans les silences, dans les gestes fatigués, dans les murs sales. Il y a une politique de la lumière chez d’Agata, une morale du grain sale, une esthétique du chaos qui colle à la topographie même de Marseille. Quelques photographies surnagent dans sa production marseillaise. Un jeune homme, en orant esseulé et désabusé, jette une dernière fois son regard vers le ciel, mais le ciel est une chambre noire, tapissée d'affiches inconnues et trop nombreuses. Ses yeux abreuvent des fleuves. Il commence à pleurer. Sa bouche ouverte, agonie de l’espoir, est dédoublée par l’appareil d’Antoine d’Agata, qui ne cherche pas à stabiliser sa présence mais à sentir, par ce gros plan flou, le cœur d’un vécu.

Antoine d'Agata, tous droits réservés

Ici, le dos nu d’une femme repose, courbé, en tension, sur le pénis musclé d’un homme que l’on ne voit pas. Une main sur sa hanche gauche, le sujet n’est plus que la manifestation de la jouissance. Noire et blanche, l’image n’a aucun contexte, aucun autre lieu que la possibilité du corps. Dans un étrange autoportrait coupé aux genoux, en paysage, d’Agata se mue en un pot de plâtre gris, mains ballantes sur le danger d’exister. Un corps, ici, s’est étalé par terre, sur un sol en damier. Lynchéen, ce portrait de mort-vivance revisite le martyr d’un saint dans les vêtements noirs et blancs d’un pauvre garçon triste. Ses mains, au premier plan, nous supplient sans le savoir. Sa tête a disparu dans la moquette. Quatre photographies prises à Marseille, quatre images différentes mais traversées par l’énergie du dernier souffle.

À la fin d’Atlas, quelque chose vacille. La caméra ne regarde plus, elle suit. Elle emboîte le pas d’un corps qui avance, seul, dans un espace vidé de repères, cadencé par la voix douce d’une femme qui susurre : « there are no more emotions ». La marche n’est plus un mouvement, c’est une insistance. Une obstination à traverser ce qui reste. La lumière, d’abord sourde, monte peu à peu, s’épaissit, devient presque tangible. Elle colle à la peau, blanche, c’est un frimas qui s’infiltre. Elle n’éclaire pas, elle fume. Et quand enfin elle déborde tout, quand elle frappe l’image comme un silence en plein cri, que faire, alors, de toute cette lumière ? « There’s so light here. » Antoine d’Agata, lui-même, n’en sait rien. Il ne cherche aucune réponse. Marseille sonne comme cette voix, comme ce marcheur, comme cette lumière.

Matis Leggiadro