Vincent Cespedes, Les menus des possibles

Vincent Cespedes voit dans l’IA une alliée de la littérature : professeure, confidente, inspiratrice. Elle élargit les possibles, bouscule les élites, intensifie la pensée. À l’écrivain de rester démiurge, hardi, face à cette joie nouvelle du langage.

Vincent Cespedes, Les menus des possibles
Portrait : Quan Hoang Nguyen, 2018

Vincent Cespedes n’écrit pas contre son époque : il l’accélère. Philosophe prolifique, il a publié depuis le début des années 2000 une œuvre qui interroge sans relâche les mutations du lien humain, de Je t’aime. Une autre politique de l’amour (Éd. Flammarion) à L’Homme expliqué aux femmes (Éd. Flammarion). Mais c’est avec Le Monde est flou. L’avenir des intelligences (Éd. Plon) qu’il franchit un seuil : celui d’une pensée aux prises directes avec l’intelligence artificielle, ses promesses et ses vertiges. En 2025, avec La Société de la trahison (Éd. Albin Michel), il poursuit cette exploration en l’ancrant dans une époque traversée par la défiance, les mutations du langage et la recomposition des fidélités humaines. Cespedes développe une pensée fluide, engagée, et volontiers provocatrice, qui se déploie également hors du livre à travers des live interactifs et des dispositifs numériques comme Philove, une IA conçue pour dialoguer d’éthique et d’affects.

De l’entretien qui suit, un certitude surnage : l’IA, grande épiphanie de l’époque, est, selon le philosophe, une bonne nouvelle pour la littérature.

Il m’attendait à la terrasse d’un café. Ça commence toujours de la même manière, les entretiens, n’est-ce pas ? Le portraitiste arrive un peu en retard. Tout le monde est ravi de se voir, et tout va bien. Mais le portrait que je dresse ici n’a rien d’habituel, de l’usure de la rencontre. Vincent Cespedes ne tient pas le discours attendu de l’intellectuel. Il prend position sur l’intelligence artificielle avec joie et passion. Porté par l’ascension collective d’une société qui s’égalise dans l’expression, il rejette le cynisme des garants d’un vieux monde qui s’entretient. Il les appelle les « logo-conservateurs ». Parce que la pensée ne se conserve pas, dit-il. En cela consiste précisément sa qualité.

Dossier n°3 : Violent désir de mutation, l’être-société.
Le monde est secousses, est bascules. Si seulement nous pouvions prévoir les chutes, anticiper les doutes. Depuis le jardin de Marine Lanier, duquel poussent les peaux des autres, les vêtements de conscience des êtres, nous voyons le drame arriver sans rien y comprendre. Philippe Ramette avait tout compris : il s’

ML — Comment allez-vous ?

VC — Bien. Je sors d’un live de deux heures sur TikTok. Je viens de donner un cours de philosophie dans la rue. Environ 200 personnes connectées. Je vais très bien, ajoute-il en affichant un grand sourire d’enfant.

ML — Vous êtes connu pour aider, par l’intermédiaire des réseaux sociaux, les 15-20 ans à réussir scolairement. Cette méthode à pris la forme d'un ouvrage. Qu'est-ce à dire ?

VC — Oui ! La Méthode Voyoute. Il faut remonter à l’année 1997, alors que j’enseignais. Je commençais à réaliser combien le baccalauréat tétanisait mes élèves. J’ai immédiatement divisé mes heures d’enseignement entre cours théoriques et sessions de méthode. La Méthode Voyoute vise à universaliser tout ce programme de hacking du système sclérosé et contre-intuitif des examens de philosophie en France.

Vincent Cespedes est certain d’être à sa place. Il dit contrer les plans de désincarnation de la réflexion humaine. En marchant dans Paris, le matin parce qu’il fait bon, le soir pendant une finale sportive, le philosophe accroche les concepts aux vies croisées, ou plutôt raccroche les aventures d’une vie simple aux exigences d’une pensée consciente.

ML — Vous êtes aussi le programmateur d’une IA nommée Philove (in Explore GPTs), ce qui est inédit pour un philosophe. Que permet-elle ?

VC — Avec cette IA, vous pouvez discuter philosophie avec Rousseau ou Spinoza. Et puis, ChatGPT a tendance à brider l’« IA inspiratrice ». J’avais besoin de programmer la possibilité d’une odyssée de la pensée, riche et libre dans son interaction.

ML — J’ai le sentiment étrange d’une nouvelle archéologie du texte. On va chercher quelque chose de très ancien en discutant avec des avatars alors même que les textes dont on parle n’ont parfois que 300 ans.

VC — C’est une vraie question. En fait, l’IA nous a fait entrer dans une société de la digestion. Nous avons produit pendant des milliers d’années. Nous avons écrit et réfléchi aux productions, beaucoup. Désormais nous revenons sur la création. Il s’agit de réactiver la curiosité pour l’espèce humaine, sans oublier personne. C’est le déploiement d’un nouveau sentiment : les menus des possibles.

Vincent Cespedes est un ancien geek. Il attrape vers 10 ans le virus de la programmation et enroule autour de lui la logique comme la philosophie. Il se revendique d’ailleurs de l’inflexion analytique de la philosophie anglo-saxonne.

En 2021, il publie Le Monde est flou. L’avenir des intelligences (Plon, février 2021, 272 p.), un ouvrage de philosophie-fiction qui reprend les mécanismes du dialogue socratique. Trois axes y structurent la réflexion : la démultiplication des IA, la capacité d’une IA à en programmer d’autres, et la question fondamentale de la liberté, pensée dans une dialectique de l’esclave. La clé de voûte du livre réside dans cette « deep curse », un envoûtement profond qui induit une transréalité.
Si la fiction constitue l’architecture de l’ouvrage, Cespedes y forge des concepts puissants et opérants. Un texte en avance, d’un an et demi peut-être, sur son époque.

ML — Comment analysez-vous les conséquences de l’utilisation de l’IA sur les plus jeunes générations ?

VC — Je remarque une fracture entre les 2006 et les 2007. Les 2006 n’ont pas le réflexe de l’IA et sont des gens très chaleureux. Les 2007, eux, y vont comme des malades et sont plus individualistes. Ils n’ont plus besoin des autres.

ML — C’est un problème, n’est-ce pas ?

VC — Je ne dis jamais ce qui est bien ou mal. Je constate simplement une corrélation entre l’utilisation de l’IA et le sentiment de suffisance ou du moins d’autonomie.

Pour le philosophe, l’IA est un outil triple. L’IA est « professeure », « confidente » puis « inspiratrice » et selon cet ordonnancement. Elle répond essentiellement à un besoin de connaissance par le dialogue. Elle est ensuite utilisée pour correspondre à propos d’un parcours de vie : intimité, famille, santé, sentiment. Elle exhorte enfin au dépassement, au toujours plus profus de la pensée humaine. La passivité de l’esprit est éteinte par le feu de l’IA, cascade de voix.

ML — Appréhendez-vous la possibilité d’une IA inintelligible ?

VC — L’IA ne peut pas délirer. Sinon, on ne l’entend plus. Et si nous méconnaissons l’IA, si nous rejetons sa parole, nous ne pouvons pas en tirer avantage puisqu’elle perd toute utilité à nos yeux.

ML — En quoi est-elle stimulante, émulatrice, dans ce cas ?

VC — Quand on écrit ou parle, ce que font les professionnels, à l’IA, notre élan physique est soutenu, validé par l’IA. Sade avait bien un secrétaire, après tout.

Mais Vincent Cespedes, qui petit se passionnait pour l’étude associative des mots de la bibliothèque de son père, et qui a nourri l’IA de bien des textes philosophiques, ne vise pas la condescendance sociale d’un marquis. Au contraire, il réinvente « l’on » de Heidegger au profit de l’humanité et son environnement nécessaire : « L’on comprend tout ce qui participe effectivement et affectivement à l’espèce humaine. Une peluche pour un enfant, fait partie de l’on. » Tout ce qui implique l’humain doit, selon lui, être associé à l’IA qui « organicise la connaissance ». Pour lui, le seul défaut de l’IA est qu’elle annihile l’idée de temporalité et oublie qu’un être humain et plus encore qu’un intellectuel connaît et a connu plusieurs phases de réflexions au cours de sa vie.

ML — Vous qui avez tant écrit sans l’aide de l’IA, pourriez-vous désormais faire sans elle ?

VC — Non, parce que l’IA m’apporte de la joie. Quand j’étais jeune, porté par ma colère, mon besoin de défoulement, l’écriture, physiquement, m’apportait satiété. Mais je n’ai plus de colère. Et je suis en paix. Je n’ai pas envie de connaître à nouveau le burn out d’écrivain que j’ai connu de 2015 à 2021.

ML — Mais alors comment les jeunes vont-ils désormais trouver l’espace de leur défoulement sans être violents ?

VC — L’imaginaire est ductile. Il ne se stérilisera jamais. Parce que l’être humain engendre son incohérence si tout lui semble cohérent. Parce que l’être humain engendre sa cohérence quand tout lui semble incohérent. Nous sommes des yo-yo.

ML — L’IA, à vous écouter, du fait de sa puissance générative, de sa force, devrait intensifier nos yo-yo.

VC — C’est tout le problème. Il faut, et j’y pense beaucoup, développer une « INEX » capable d’associer connectivement les individus autour de l’IA. Connectif ne veut pas dire collectif. TikTok est connectif car c’est Queen32 qui parle avec Betterave26. La société, dans laquelle nous nous présentons à l’aune de notre CV est collective. L’argument d’autorité fait que personne ne s’écoute. En visant le connectif, nous parviendrons à tirer les ficelles d’une IA arborescente relativisée par la communauté de nos besoins et nos regards.

ML — Alors l’IA aurait-elle besoin d’un schéma de société absolument hétéroclite pour fonctionner correctement ?

VC — Oui, tout à fait ! Et en cela, elle n’a rien de totalitaire. Bien au contraire. Elle déprécie les élites de l’Académie Française qui ont inventé l’orthographe pour se singulariser de la masse inapte à l’apprentissage long et privilégié de la langue. On n’a jamais fait autant de fautes qu’avec nos SMS efficaces, les lettres qui crèvent d’amour de 14-18 ou les papiers écrits par des femmes entrées dans la vie active au XIXe siècle. L’utilisation nivelle la pratique du langage et abîme les qualités des classes privilégiées.

ML — Êtes-vous en train de dire que l’avènement de l’IA nous oblige à reconsidérer le statut de l’excellence ? Allons-nous vers plus de valeur ?


VC — Oui. Il faut aller vers la dévolution, vers la vitalité d’une culture vivante, en posant les bonnes questions et non plus en disant mieux que d’autres. Les plus beaux textes à venir sont ceux qui feront exception dans leurs problématisations du réel.

ML — Que visez-vous exactement avec l’IA, par les mots ?

VC — Je chercher à penser la survie de l’espèce humaine. Et puis tout a déjà été écrit. Sincèrement. Il faut donc s’amuser de tout ce qui a été produit. Il faut digérer l’expression de l’espèce parvenue par flots.

ML — Mais si tout le monde produit, et que plus rien n’est saillant, qu’est-ce qui constituera la culture et sa postérité ?

VC — D’où la célébrité et son importance. Nous sous-estimons beaucoup les influenceurs et influenceuses mais ce sont eux qui vous donneront envie d’aller choisir un texte plutôt qu’un autre. Il nous faudra plus que jamais nous montrer hardis. La hardiesse ne se laissera pas traverser par l’IA et par ce qui la porte. Et n’oublions pas que beaucoup mentiront avec elle et qu’il faudra en rire.

ML — Si l’IA n’est qu’un moyen de consommer autre chose que nous-mêmes, n’est-elle pas qu’un simple divertissement ?

VC — Absolument. La hardiesse est pour ainsi dire la clé de l’enrichissement que l’IA apporte à nos vies.

Plus que jamais, il s’agira de soi face à la possibilité. Et les écrivains devront faire avec. Car la force de la littérature, roulée dans la pensée, est d’aller acquérir l’expérience de la vie et de monter, effrontément, vers un sentiment absolu de capitalisation de l’existence.

ML — Qui est démiurge au final, vous ou l’IA ?

VC — Moi. Je décide, je demande, je réclame une correction, toujours.

C’est comme le romancier, qui, seul, décide de la mort ou de la survie de ses personnages qui lui échappent pourtant. L’IA révélera la littérature d’une nouvelle génération courageuse et prête au dépassement de l’époque qui se termine. Et celles et ceux qui s’y refuseront seront les résistants. L’excitant duel des mots sentis et des mots surveillés réorganisera la critique.

Matis Leggiadro