L’écriture assistée ? Mais l’IA est incapable de prophétiser.
Soyons clairs, l'écriture assistée est partout. Le slogan de tel journal, la réclame de telle franchise, la tournure conclusive de tel article. Et si quelques-uns n'identifient pas toujours ces bizarreries, l'immense majorité d'entre nous n'est pas dupe et apprend, sans le désirer, à faire abstraction de ce nouveau filtre de langage, pour gagner le réel.
Car oui, l'enjeu est là : gagner le réel. Se sentir autorisé à pleurer sur un livre, parce que c'est du vécu imparfait qui s'adresse. Avoir le droit de rire franchement, parce que la blague est excellente et qu'on s'imagine le visage du type qui l'a imaginée. Vous vous souvenez ? De cette époque où tous les enfants demandaient qui avait inventé la fourchette ? Du processus de pensée qu'un tel mouvement d'ignorance réclamait d'imagination et d'inventivité émotionnelle ?
Bon alors, voilà, c'est exactement de cela dont je parle ici. De la quête d'une écriture où l'on peut remonter jusqu'à l'os. Vous savez, ces moments d'immense joie où l'on commence à vivre avec l'auteur ?

Ce que permet l'écriture artificielle
Impossible d'ignorer les avantages puissants et universels que soumet l'IA à nos écritures. Déjà, et c'est un point développé par Vincent Cespedes dans un précédent entretien, l'IA a une fonction collective : elle permet d'enchâsser les idées singulières à des mots, matrice commune, dont les règles sont d'un coup reversées à un salaire commun. L'acquisition de l'écriture au profit de la pensée a deux conséquences sociales et sociétales majeures : tout le monde parle, donc une ouvrière peut écrire un livre et raconter sa vie depuis sa vie. L'ultrariche vaniteux n'est plus le seul a pouvoir s'offrir un prête-plume. Ensuite, et c'est le deuxième aspect de cette méthode IA, si la langue est un salaire commun, alors ce qui compte est du côté de la valeur du dicible et non plus du dicible en lui-même. Plus l'idée sera inédite, plus le texte sera publiable, par exemple.
Problèmes immédiats
En construisant ainsi le marché de l'attente, les témoignages textuels pourraient et peuvent ne plus rien dire de la vie humaine, sinon sa volonté à faire différent du voisin et à parler fort pour dire du vent, du vent nouveau et aussitôt évaporé. Personne n'a besoin d'un Guinness World Records de l'idée pour vivre. Et n'oublions pas que la littérature, c'est pour les vivants, ceux d'aujourd'hui, ceux de demain.
Autre problème évident : la disparition de la langue affectée. Car l'IA ne peut éprouver la langue, et c'est pourtant l'enjeu littéraire. Comment écrire après la Shoah ? Comment Paul Celan y répond-il ? Comment Le Soleil est aveugle de Curzio Malaparte raconte-t-il la mort par sa syntaxe détruite ? Comment inventer de nouvelles formes de langues maniérées par la vie, la vraie, via un code artificieux qui compose et recompose mais ne peut ni perdre sa meilleure amie dans un accident de voiture, ni faire l'amour, ni manifester, ni crier, ni échouer et le sentir, ni rester confiné dans la misère affective, ni perdre sa maison, ni subir un génocide, ni connaître la faim ?
Autre dimension : celle de la métaphysique. Car l'on se retrouve toutes et tous dans les textes les plus simples du monde et, dans un même trait, dans les moins précis, dans les moins bien écrits. La Bible reste le premier ouvrage vendu au monde. Un texte qui repose sur des images élémentaires et qui fait fi de toute vraisemblance. L'IA est entraînée pour faire sens, au moins méthodologiquement. Si, par exemple, un prompt lui demande d'être saoule et ivre de mots, elle est incapable de prophétiser, puisqu'elle recycle.
Sur la question du style, il est vrai que l'IA peut tout faire : de la parataxe à l'épanorthose. Mais sa formulation « naturelle », non orientée par l'utilisateur, c'est le minimal, c'est le fascisme dans l'écriture, le fameux : Sujet + Verbe + Complément.
Elle ne peut pas créer des tensions affectées, émouvantes et constamment vraisemblables pour les êtres humains. Pourquoi ? Car si une femme écrit qu'un ciseau la change en eau, nous serons des milliers à sentir la plaie et à sentir la plénitude et à trouver cela authentique, proche de nous, de nos corps, de nos psychés. Mais si l'IA dit : « Je suis comme une vitre traversée par un train de lucioles, et comme un puits nocturne où tombent lentement des pétales de cuivre. » (demande : donne-moi ton état émotionnel en inventant une phrase poétique composée de deux images), qui ressent ces images ?
Elles sont désobligeantes car elles ne viennent pas du cœur.
Deux solutions pour laisser l'IA écrire seule ses foutaises :
- écrire des textes absolus, édifiants, qui bouleversent par la langue, en tension, en crise, très loin du minimal ; l'art pour l'art
- écrire des textes absolus, édifiants, qui bouleversent par le fond, l'existence, profondément sentie et ressentie ; la vie pour la vie
Et pourquoi pas, la vie pour l'art ou l'art pour la vie ?
Autrement dit, soit tout le monde reconnaît maintenant que l'IA est une assistante hors pair pour écrire des mails et répondre à France Travail, soit les Anges de la Poésie ont intérêt à oublier leurs nuits. Toutes celles et ceux qui ne veulent pas d'une vie sans sommeil à écrire des choses absolument humaines peuvent s'épanouir ailleurs.
La littérature a beaucoup de travail. Elle doit soulever les esprits, lutter contre le fascisme, et elle doit faire rire et pleurer vraiment. La clé est cette dernière partie.
Matis Leggiadro
