Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-York
Chez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules veille, Siouxsie tourne, et dans la Villa des Arts scintille une douceur diabolique. On sort hanté, léger, marqué d’une ombre brillante.
« Allô, c’est Matis, je suis au niveau du Castorama.
— À droite, descendez la rue, c’est au numéro 15. »
Je pensais appeler Jules, mais c’est Verna qui me répondit, avec sa voix cryptique et mondaine, poétique.
« Je suis arrivé.
— Ouvrez le portail noir, puis prenez à gauche, c’est la première porte, ensuite traversez le couloir et prenez l’ascenseur, c’est au quatrième. »
Je suivis l’autorité de la voix du téléphone, ses mots, un à un, pensant me rendre chez Yubaba. J’eus soudainement peur et hâte dans un même trait de prendre le café avec elle.
« Enchanté, je suis ravi, est-ce que j’enlève mes chaussures ?
— Non ! Je déteste les lieux où l’on doit enlever ses chaussures. »

Installé dans son sofa velouteux, Verna portait le visage de Siouxsie sur son pull-over noir. Un léger maquillage charbonneux encadrait son épais regard. J’étais face à lui, plus hésitant que lui, plus invité que lui mais bien en face. Jules Ours, à ma droite, ou plutôt à la gauche de Verna, l’écoutait sagement se dire, alors même qu’il avait tant de fois entendu le discours de son mari tourbillonner dans l’air. « Je suis un artiste, puis un homme, et il se trouve que je suis blanc, puis homosexuel. C’est comme cela que mon identité est ordonnée, pas autrement ; mon mari a épousé un artiste. » Verna déteste que l’on inverse l’ordonnance de son identité, ce fut le sujet-poison de notre rencontre. « Ce sont généralement les gens qui se maquillent le samedi soir pour se rendre dans une boîte queer qui me critiquent, moi l’inféodé au patriarcat, moi qui ne sert pas la cause, mais quelle cause ? Ceux-là qui se donnent à l’invective ont obtenu leur diplôme de socio sur Instagram. Ceux-là qui n’ont pour eux que ce qu’ils mettent dans leur vitrine, je les laisse
à leur platitude, ce sont des blattes. »
Un silence tomba. Jules dit : « C’est pas gentil pour les blattes.
— Non, c’est vrai.
— Peu importent les blattes », ajoutais-je.
Verna reprit : « Et puis ce mot, artiviste, est horrible, qu’est-ce qu’il signifie au juste ? » Pour celui qui vend des œuvres au profit d’ACT UP, AIDES, et donne des conférences gratuites pour Le Refuge, pas grand-chose, du rien, du flan. Verna rit, il rit d’un rire cuiré, métallique et scintillant. Il rit comme le corbeau croassa, collé à la grande verrière qui empêche l’esprit de Verna d’inonder tout Paris.
Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. » (Le Corbeau, traduit de l’américain par Charles Baudelaire, Éditions du Boucher, 2002, page 3)
Après onze ans sans New York City, le corbeau rieur revient pour son Soloshow, Galerie Ceysson & Bénétière. « On devait partir demain à huit heures mais notre vol est annulé. On partira une heure plus tard. Une longue escale à Copenhague aussi. » Je lui demandai alors son programme new-yorkais. « Mardi, c’est sound check ; Mercredi, l’exposition débute. On a mille rendez-vous, au MoMa notamment. Et puis Jules n’est jamais allé à New-York, je lui montrerai des essentiels, il y a des choses qu’il faut voir. Je ne connais moi-même que trop mal la ville, elle est multiple. » New York City est comme la production artistique de Verna, « plurielle ». « Le dessin coule, c’est le sang dans les artères, puis l’écriture, le show, la comédie, et tout le reste, tourne autour. » Je me souvins alors des titres musicaux vernasques dont la magistrale reprise de Personal Jesus, en collaboration avec Les Dupont et Amaury Voslion à la caméra. Un foisonnement créatif rassurant pour l’artiste-corbeau : « Quand on est à mi-carrière, on doit travailler autant qu’un émergent, sinon on perd en reconnaissance puis ça sent le sapin ». Cette déchéance dictée par l’extérieur est loin de Verna, lui qui a le luxe de s’imposer le vide et le déséquilibre. Dès que la pratique du dessin se fluidifie excessivement, l’arrêt est obligatoire. Soudain le métro freine, les gens à l’intérieur se tiennent à quelque barreau dégueulasse, et la lumière s’éteint, tombe. Et puis, « tous les cinq, dix, trente ans, les choses se déplacent. »
« Votre actuelle tendance au succès est-elle un accomplissement ?
— Il n’y a aucun accomplissement.
— Oui, mais... (Jules)
— Oui, il y a des petits accomplissements, quand une personne qui a vu une de mes expos, et qui en sort marquée, revient voir mes œuvres des années plus tard, quand on me rappelle deux fois après un concert... quand je laisse une empreinte affective chez les gens. »
« Je ne connais pas les autres professions mais l’artiste est exhorté à embrasser tout le spectre de la vie, à l’exception peut-être de l’artiste fake, enfermé dans un délire de production sérielle thérapeutique. » Puis Verna revint à ce qui l’agace sérieusement : « La sexualité comme seul combat, c’est non. Et puis toutes les sexualités sont surévaluées. » Jules regarda l’accumulation mystique d’objets incohérents qui ensorcelait leur intérieur. « Engager des joutes intellectuelles avec des gens brillants, d’accord, mais avec les gens qui ont le verbe haut et la pensée basse, à part leur dire d’aller se faire cuire le cul, et l’invective immédiatement n’a aucun sens, que dire ? Rien. » Verna rit. Je ris. Jules rit puis dit :
« Quand j’étais à Chartres, Verna était descendu me voir, à sa vue, les gens signaient dans la rue, lisaient des passages de la Bible... » Diabolique Verna, Big Verna ? L’artiste que j’ai rencontré était d’une infinie gentillesse. Laissons danser les blattes.
La musique de Siouxsie emplissait l’espace depuis quarante-cinq minutes, Jules portait un pin's noir sur lequel était inscrit « I am a monument » et je le remarquai, et à cet instant Verna dit : « Je n’ai rien contre les caricatures, j’en suis une moi-même. » Gagnés par la mansuétude, nous eûmes soudainement du pardon et de la peine pour les cons.
« Combien de temps encore avant que je parte ?
— Cinq minutes, il nous reste à faire des derniers achats pour le chat. »
Je sortis de la Villa des arts peu de temps après, enveloppé de la gentillesse du diable, puis échoué quelque rue plus loin, je recroiserais bientôt le couple monumental : Jules et Jean-Luc étaient bien partis faire des courses. « Bon voyage à New-York ! — Merci beaucoup, profite bien de Paris. »
Matis Leggiadro, octobre 2023
