Frédéric Martin : “Je lègue le silence au monde”

Dans le silence massif du monde, Frédéric Martin lègue ses incompréhensions, la douleur et la beauté mêlées. Entre barbarie et lumière, il cherche l’éclair fragile où l’existence respire encore. Au cœur du néant, un instant : la vie recommence.

Frédéric Martin : “Je lègue le silence au monde”
Frédéric Martin
Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. René Char - Feuillets d’Hypnos, 1946

J’ai mis très longtemps à me demander pourquoi je vivais, ce que le fait d’exister signifiait. Pendant des années, je me suis contenté d’avancer, brave petit soldat, sans penser à mes gestes, à mes actes. Je n’étais que le fruit de mon éducation et de ma condition. On ne s’embarrassait guère d’existentialisme chez moi, il suffisait de naître, de mourir et entre les deux de bricoler une vie plus ou moins heureuse où la consommation, signe d’une certaine réussite, prenait place. Le bonheur par omission conditionné au supermarché.

Le Monde est silence.

Il est silence inaccessible.

Je lègue à mes descendances réelles ou supposées, à celles et ceux bercés d’espoirs qui me suivront, mon incompréhension.

Je lègue l’absurde de vivre.

Je lègue les montagnes muettes, des océans à l’écrasante pesanteur, déserts arides, terres infinies, le vent hurlant des typhons, les vagues immenses et les côtes érodées.

DOSSIER n°1 : l’irrévérence
Bienvenue dans un dossier qui ne se contente pas de regarder le monde : il le fixe dans les yeux. Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-YorkChez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules

Je lègue les tyrans, les champs de bataille aux os blanchis, les cadavres vivants et les cendres d’Auschwitz, les guerres sacrées de Dieux insensibles, la blancheur aveuglante du 6 août 45, les corps battus, violés, mutilés, les haines infinies des despotes.

Le Monde est silence face à la barbarie.

Je lègue des mers plastifiées, fleuves perdus, forêts dépecées, nuages empoisonnés, fumées délétères, les heures de plus en plus chaudes, nos poumons encrassés.

Je lègue des heures d’attente, les amours déçues, nos corps se fuyant dans la nuit, les peaux refusées, tes larmes à travers tes joues que tu mords pour ne pas hurler parce que tout subitement vacille. Parfois, il reste les gosses. Malheureux. Battus. Leurs cris heurtant les murs. D’autres, amoureux, rêvent de maisons, de famille, de chien, de voiture, de ces choses qui leur semblent si essentielles et que le Monde ignore.

Le Monde se tait.

Il est silence.

Il est silence inaccessible.

Absurde.

Je suis convaincu que c’est dans le silence que naissent les montres.

Dieu n’est pas mort : il n’a tout simplement jamais existé. Je ne veux plus croire en l’Homme, non plus, après les charniers, les tranchées de Verdun et le Rwanda. Que me reste-t-il ? De l’argent, des biens de consommation, une planète qui se délite, des océans de plastique, des montagnes qui s’effondrent… La Terre tourne, nous la regardons tourner, nos vies s’achèvent dans des mouroirs.
Il ne s’agit pas de pessimisme mais de l’absurde logique d’une existence aux émotions factices, aux colères de papier, où il faut avancer, produire, s’enrichir. Je tourne en rond dans la répétition des jours sans perspective autre que de les répéter.

Je lègue les quoi, les pourquoi, les quand, les où, les questions qu’on s’acharne à se poser pour vivre, pour donner du sens à l’insensé.

Je lègue la quête des espoirs, les rages qui portent.

L’Art — la littérature d’abord puis la peinture et la photographie — m’a peut-être révélé l’absurdité routinière d’une existence monotone. Mais je n’en suis pas certain. Je ne sais pas à quel moment j’ai commencé à questionner le Monde sur sa logique, sur sa construction, sur son silence épuisant. La seule chose dont je sois convaincu est qu’il se tait, sourd à mes questions, demeurant impénétrable, incompréhensible. Je sais, aussi, que je me heurte sans cesse à ce silence où naît la répétition des jours, la coulée des heures poisseuses, la fin inéluctable. Et pourtant, dans le même temps, il y a cette nécessité de vivre, de poursuivre, de créer pour donner à voir la beauté. L’ambivalence est de taille, et il faut trouver un équilibre entre le néant et l’abîme afin de continuer aussi loin que je le puisse.

Je lègue la Vie.

Pourtant, parfois, le silence se fend. C’est un soir d’été, le vol circulaire des étourneaux avant la nuit. Les températures sont douces, l’air plus léger qu’à l’accoutumé. En cet instant, tout prend alors une autre dimension. Une joie singulière m’habite, pareille à celle éprouvée devant le sourire d’une enfant ou lors d’un premier baiser. L’Univers n’a pas de sens mais m’offre le précieux de la Beauté. Elle est là, aussi, plus tard, dans une toile de Nicolas de Staël : quelques tâches de couleur, des formes géométriques, puis soudain c’est la révélation — l’immensité du lieu, de la Vie, contenue dans quelques lignes claires. Nous sortons de notre condition d’Homme, aspirés par l’infini. Le Tout est joie pure, lumières diaprées, des heures sous le vent de la montagne. Il est l’enfance aux genêts, l’Amour qui viendra peut-être, les corps qui exultent. Char avait raison : « La beauté, comme la vérité, commence au moment où l’on cesse de la comprendre. » et de fait il faut accepter de ne rien comprendre, de ne rien entendre, de se heurter à ce silence assourdissant ; il importe de s’y abandonner pour pouvoir vivre.

On ne dépassera jamais les cendres de Birkenau, la mort industrialisée, on ne reviendra jamais définitivement du côté des vivants, parce que l’Absolu de l’horreur a été éprouvé ces années-là et tant de fois ensuite. Les hommes ont construit des usines d’anéantissement et personne ne pourra plus dire qu’il ne savait pas. Mais le Monde, lui, peut de temps en temps nous offrir un refuge, une pause dans la chute sans fin qui est la nôtre, dans l’absurde de l’existence. Il faut prendre le temps d’écouter son silence, de s’abandonner à vivre, de repenser aux lueurs du soir.

Je lègue, alors, des joies, des avenirs, les souvenirs bleutés avec les mains sur les parois. Testament.

C’est alors que

le Monde est silence et nous nous taisons pour mieux l’entendre.

Frédéric Martin