Fürsy von Colmar : les nuits décuplées, les clés de sa maison
De la gare surgit Fürsy, éclat fragile et insolent. Dans la nuit parisienne, l’être se dévoile : rire nerveux, cœur cabossé, grâce indocile. Sous la créature, Geoffroy affleure, vivant, drôle, essentiel, cherchant la paix au milieu du vacarme.
Je suis installé en terrasse, depuis mon téléphone.
Je sors de la Gare de l'Est, j'arrive !
Sublime.
Je cours, je vole.
Je découvre Fürsy von Colmar au Cabaret de la Barbichette, un lieu qui définitivement cultive l'irrévérence. Un soir arrosé et joyeux. L'impression soutenue qui s'installe en moi : cet être en vaut la peine. Fragile et drôle, folle par exigence, la créature que je méconnais me touche. Je me devais de la rencontrer.
Quelques mois plus tard, au Nemours, alors que Novembre nous confine à une précoce nuit, j'attends Fürsy, mais c'est Geoffroy qui m'arrive de la Gare de l'Est, barbe de trois jours, sourire franc et l'œil malin. Triste mais au bord de la crise de rire, il qui est elle m'avoue une peine de cœur. L'entretien commence à merveille.

Entretien avec Fürsy von Colmar :
ML : Vous venez du théâtre, n'est-ce pas ? Comment arrive à vous le monde des cabarets ? Présentez-vous.
FVC : Je viens de Colmar (sourires d'évidence). Depuis mes dix ans, je fais du théâtre. Je dois avoir quinze ans quand j'ai l'opportunité d'effectuer un stage au Cours Florent. Quand je rentre chez moi, je suis convaincu de vouloir vivre à Paris. J'ai dix-sept ans quand je quitte mes racines pour la capitale. J'entre au Lycée Molière, à deux pas d'ici. Le lycée est en lien avec la Comédie Française. Définitivement, ce rendez-vous est bien situé (sourires) ! Ensuite j'étudie au Conservatoire du 10e arrondissement pour enfin jouer dans des petits Marivaux – ce qui était génial ! Mais à vrai dire, le théâtre était ma voie de garage. Et dieu sait qu'il n'y a rien de simple à être comédien, mais c'est comme ça !
Mon rêve était d'être chanteuse. J'ai adoré être le conteur d'Émilie Jolie mais ça ne me suffisait pas. Le personnage est donc né vite, mais mes premières chansons étaient mièvres ! Quelque chose n'allait pas.
ML : Comment prend forme Fürsy von Colmar ?
FVC : L'accent ! L'Alsace que j'ai gommée dans la fin de mon adolescence semblait finalement soutenir une satyre qui fonctionnait.
ML : Comment vivez-vous avec votre personnage ?
FVC : La frontière avec Geoffroy devient impossible. Les addictions, les amours. Tout est lié. Une chose qui n'a rien à voir, mais je réalise que Les coups de Johnny Hallyday, c'est parfait pour un travelo ! (Une pinte de blonde s'il vous plaît !)
ML : Vous qui semblez si fort, avez-vous peur avant une représentation ?
FVC : Oui ! Mais ce n'est pas une peur irraisonnée. Je sais en revanche que ce que je m'apprête à être, dire, faire, chanter, jouer, doit fonctionner. Il faut rassembler les conditions d'une représentation mémorable. Si je vois les gens consommer de l'alcool et regarder ailleurs, je sais que j'ai échoué·e.
ML : Où commence à prendre ses marques Fürsy von Colmar ?
FVC : Chez Madame Arthur. J'ai vu à appel à auditionner. J'ai passé l'audition. J'ai été pris. J'ai commencé deux semaines plus tard. J'ai dû monter mon personnage si vite, en un mois ! L'aventure de la Barbichette, c'est plus tard. Monsieur K. [ndlr : ancien Directeur artistique du lieu, en 2015] revenait pour quelques soirs. Il me proposa une aventure, moins bien payée, mais plus passionnante. Madame Arthur consiste en beaucoup d'entertainment. Et il n'est pas si bon d'être dans les petits chaussons d'un CDI.
ML : Ce changement dans votre vie artistique et professionnelle est aussi celui de la création de votre compagnie.
FVC : Oui, elle est itinérante.
ML : Comment voyez-vous le public extra-parisien en ce qui concerne le monde des cabarets ?
FVC : J'ai la chance d'appartenir et de m'inscrire dans un folklore du travestissement en Alsace. Du café-théâtre à la revue satyrique, la culture locale s'est constituée d'une ouverture d'esprit.
ML : Vous n'avez jamais essuyé des insultes ou des moments graves, dans ce pays qui, par ses villes moyennes, se rapproche du fascisme dangereusement ?
FVC : (plus grave) Oui, c'est vrai. Je me souviens de trois minutes d'insultes du genre "sale pd !", engendrées et nourries par des groupes d'hommes. Je crois, et je préfère penser ainsi, que ce genre d'incidents est limité et que les mouvements de foule animent les haines plus facilement. Mais j'ai eu peur, bien entendu. En fait, le truc était mal préparé. Nous devons toujours rassembler les conditions favorables au divertissement réussi. Même si on chiale, même si on suinte, les gens dans le lieu ont claqué, réservation plus alcool, 50€ pour être là !
Il me semble alors que Geoffroy comme Fürsy tombent rapidement dans la culpabilité, non pas par faiblesse mais par une exigence de la réception. Il fallait être, mais être astucieusement.
ML : Êtes-vous seul dans cette aventure ? Votre famille est-elle derrière vous ?
FVC : Depuis le début ! J'ai la chance d'être soutenu non seulement par ma mère et mon père, qui ont participé au lancement de La Boîte à Fürsy, qui sont là aux premières, mais aussi par des piliers qui, sur scène et dans la vie, m'accompagnent, LA MULETTE, par exemple. Le soutien de ma famille m'accorde une sérénité mentale énorme. Surtout quand on arrive au cabaret et qu'on découvre qu'à côté de soi, l'enfance, c'est une autre histoire…
ML : Te révéler à la nuit, est-ce une chose qui t'a donné le vertige ?
FVC : Au début, j'ai eu peur de me perdre. Surtout avec l'alcool gratuit chez Madame Arthur. Et il y a eu des jours plus difficiles que d'autres. Mais s'il y a bien une chose que j'ai acquise, c'est que nous sommes toutes là pour nos compétences, tous là pour travailler. Et puis, des piliers ne boivent pas par exemple ; ça calme ! On est pas là pour rigoler, nous. Et puis la fatigue accumulée dans une même journée [ndlr : le filage, les répétitions, la préparation des costumes et maquillages…] suffit à nous laisser ivres morts. La nuit décuple, et il arrive que la vie intime en prenne un coup.
ML : Quels sont vos projets à venir, après tout ce travail sur vous et dans la vie ?
FVC : Avec ma compagnie, nous imaginons une pièce qui présentera les 100 derniers jours d'Eva Braun dans son bunker imaginaire sous le Rhin. Nous sortons de deux semaines d'écriture à la Chartreuse… Je découvre la puissance de l'écriture théâtrale. C'est ChatGPT les dramaturges ! Une idée, une autre, une référence, ils dynamisent tellement la pensée !
ML : Nous allons refermer cet entretien. Pouvez-vous me confier un souvenir d'il y a dix ans comme dix secondes ?
FVC : Je crois que c'est ma maison. La maison que j'ai acheté avec ma meilleure amie, à la campagne. Quand on a eu les clés, j'ai compris que c'était la fin d'une précarité. Il y a la photo des clés sur la porte, d'ailleurs ! Le matin n'est jamais décevant, je jardine, j'ai mon potager… Je suis heureux.
C’est ainsi que tout le monde, même Fürsy von Colmar, aspirait à la tranquillité. Au Nemours, Geoffroy et moi avons ri, fort. Puis encore, jusqu’à la tombée de la nuit.
Matis Leggiadro
TV7 COLMAR
