Grisélidis Réal : traînées de condensation et d'explosion d'une femme capitale ★ LE GRAND ENTRETIEN POLYPHONIQUE

Portrait polyphonique et incarné de Grisélidis Réal, ce texte échappe à la biographie et à l’hagiographie. Par voix croisées – fils, femmes, proches – il recompose une vie fragmentée, entre absence, création, prostitution, écriture et révolte.

Grisélidis Réal : traînées de condensation et d'explosion d'une femme capitale ★ LE GRAND ENTRETIEN POLYPHONIQUE
Grisélidis Réal, images reproduites avec l'aimable autorisation d'Igor Schimek, représentant des ayants droit / de gauche à droite, dans le sens des aiguilles d'une montre : 1980, 1985, 1970

Il y a quelques semaines, Sophie Calle a fait paraître aux éditions Actes Sud son Catalogue raisonné de l'inachevé. Via les canaux journalistiques de la chaîne télévisuelle ARTE, la photographe explique son choix, le cheminement vers le titre d'une encyclopédie de la mauvaise idée, des choses tenues pour écoulées dans le temps. Mais à l'écouter, moi je souris. Car les idées, et même les idées du vide, se redistribuent d'existence en existence, d'être en être. Et je pense à Grisélidis Réal et à ses mémoires posthumes : les Mémoires de l'inachevé (Paris, éditions Verticales, textes épistolaires de 1954 à 1993).

Pourquoi sourire ? Pourquoi penser à elle ?

Parce qu'il y a des vies qui nous surplombent, nous activent et nous transcendent. Parce qu'il y a des trajectoires qui ont compulsé le prisme du vivant pour le livrer au monde, et même en faire une lutte. Parce qu'il y a une femme à partir de laquelle vivre, que l'on soit son fils, une amie admiratrice, une visiteuse du monde ou un écrivain de l'autre temps, c'est correspondre par esprit et c'est dire : je te comprends et regarde, je t'imite, moi aussi je suis inachevé·e.

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
« Deux forces règnent dans l’univers : lumière et pesanteur. » WEIL Simone, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, 1948, page 1 Ce nouveau dossier développé sur les mois de janvier et de février 2026 a pour mission de mettre en relief la dynamique ontologique de la création : le paradoxe. Mais pas
J'ai décidé maintenant de partager ma vie en deux, une vie pour moi ici avec les enfants, dans la paix, la nature, l'éloignement des villes. Et une autre partie secrète, plus dure, plus amère et mystérieuse, où je vis masquée et fardée parcourant les nuits comme une petite comète venue d'ailleurs. crédits : éditions Verticales

Je crois que Grisélidis Réal est la seule vraie réponse poétique à Baudelaire et ses questions de fusées. Et je crois que la dignité sociale, de corps et d'esprit pour laquelle elle travaillait si dur n'avait pas d'autre lieu que les autres : les autres en elle, elle dans les autres, les autres après sa vie, la cosmogonie du vivant, en tout temps. Mais je ne pouvais pas me contenter d'écrire une élégie pour sa vie, que je n'ai pas connue. Raison pour laquelle, je suis allé à la rencontre de ces vies qui l'ont traversé et de celles qu'elle créa – elle aimait être créatrice : Boris et Igor, ses deux fils, issus de son union avec Sylvain. Et deux femmes, spectatrices d'une vie de contre-allée, de trottoir et de meeting du cœur.

De mes échanges téléphoniques avec Boris, le plus jeune, et Igor, l'aîné, je trace :

Boris a soixante-neuf ans.
Il conduit encore, parce que s’arrêter, ce n'est pas pour tout de suite.
Chauffeur de limousine, retraité sans l’être, il dit qu’il se repose assez — comme on dit que la vie passe.

Il a quatre filles, la plus jeune a dix-sept ans. Il faut encore subvenir à ses besoins.
Il revient de Venise pour la quatre-centième fois (façon de parler) :
un théâtre où l’on respire mieux, dit-il, pour l’atmosphère et pour la nourriture.

Son premier souvenir de sa mère tient en un mot : ventilateur.
Puis viennent les phrases pleines :
une mère aimante, une relation forte, sans drame posé.
Le métier n’est pas un scandale, seulement une donnée.

Il a grandi dans les pensions, à Munich, chez les sœurs.
Il se souvient d'enfants qui jouent.
Une normalité sans valeur morale, juste ce qui coule comme ça coule.
Sa mère venait de temps en temps, et c’était suffisant.

Il l’a vue peindre, coller, utiliser les papiers dorés des chocolats, dessiner au bic.
Il participait, parce qu'elle lui posait les bonnes questions :
Qu’est-ce que tu penses de ce tableau ?
Elle rêvait tout le temps :
tout arrêter, partir au Mexique, vivre autrement.
Mais le monde la voulait partout, toujours.

Il n’a jamais vraiment partagé ses combats.
Elle les tenait à distance.
Il regardait de loin, par les journaux, après les meetings.
Une combattante, une force, le feu sacré — mais un feu observé et acquis par la force des choses.

Il est fier de ses livres, sans tous les lire.
Il a lu Le Noir est une couleur : sa vie à lui, aussi. Le voyage avec Bill, en Allemagne, il l'a connu, sans l'avoir gardé avec précision – le temps fait son œuvre. Un morceau d’enfance, des Tziganes (il sourit), des rebondissements.
Il sait qu’elle était artiste avant tout.

Aujourd’hui, il médite.
Les regrets ne servent à rien.
Il aime la vie sans trop se poser de questions,
fait la fête, boit un bon verre de rouge,
a gardé cette capacité à oublier – ça vient d'elle, Grisélidis.

ML Boris, nous terminons cet échange, et je vous en remercie. Pourriez-vous me donner une odeur, un lieu... une couleur pour la résumer, la dire, votre maman ?

BS Je la verrais en gitane, dansant le flamenco, au bord de la mer.

La famille en 2004. De gauche à droite : Igor (né en 1952), Léonore (née en 1955), Boris (née en 1956) et leur mère, Grisélidis.

Igor a grandi derrière un mur.
Un mur de silences, de grands-parents nés au XIXᵉ siècle,
de colis d’anniversaire envoyés de loin,
de questions sans réponses :
Pourquoi je ne peux pas voir ma mère ?

Il ne la rencontre vraiment qu’à quinze ans.
Une tante trouve cela injuste – cette mise à distance.
Un magasin de jouets à Genève.
Une demi-sœur, un frère.
Une graine qui commence à germer.

À dix-sept ans, il passe un mois seul à Genève.
Puis plusieurs semaines chez elle,
pendant qu’elle écrit Le Noir est une couleur.
Il ne peut pas lire le livre : trop de gêne, trop de peur.
Elle raconte toute sa vie dans ses lettres,
et redoute sa réaction – elle l'écrit.

Il apprend que la bourse d’écriture devait la sauver de la prostitution.
Il apprend aussi que l’éditeur fera faillite,
que la peinture ne paie pas,
que parfois choisir de continuer est un acte politique.

À dix-neuf ans, il étouffe :
latin, grec, catholicisme, réussite imposée, silence requis.
Il fugue avec dix francs suisses,
des pétards, la frontière hollandaise,
et une stratégie pour dormir.

Elle lui envoie de l’argent, suite à un télégramme.
Il vit clandestinement un an,
noue des amitiés, écrit sans le savoir une autre version de la fuite.

Ils s’écrivent.
Les lettres dorment aujourd’hui à la Bibliothèque nationale suisse.
En 1972, il revient près d’elle, par intermittence.
Quand le livre paraît, leur relation devient amicale.
Mère et fils, c’était trop tard.

Il devient anarchiste.
Il lui dit :
Tu n’es pas assez révolutionnaire.
Il claque la porte.
Crise d’adolescent, vernis nécessaire. Il faut un temps pour tout, et ce quelle que soit l'heure.

À sa mort, en 2005, tout devient clair :
un héritage immense, désordonné.
Ils sont quatre, perdus.
Lui a les pieds sur terre.
Il refuse le tout-au-conteneur.
Il trie.
Il garde.

Plonger dans les archives, c’est rattraper le temps perdu,
se réapproprier son histoire,
construire un temple grisélidien.
Le deuil, dit-il, ne finit jamais.

Il y a quelques mois, un cousin m’appelle. On a retrouvé des milliers de documents sur Grisélidis. En réalité, elle est issue d’une famille de femmes cultivées, qui lisaient de la philosophie et écrivaient des poèmes. Sa mère tenait une galerie d’art au Tessin et sa tante était une plasticienne incroyable. C’est d’ailleurs dans la galerie de sa mère qu’elle rencontre, à quatorze ans, un poète qu’elle désignera plus tard comme son père de substitution. C’est aussi cette famille de femmes de culture qui la pousse à entrer aux Beaux-Arts graphiques et industriels. Ce parcours lui aurait permis, si l’art n’avait pas fonctionné, de devenir graphiste. C’est à cette période qu’elle rencontre notre père, Sylvain. Igor Schimek

Quand il pense à elle,
il voit la peau de léopard,
la féminité libre et triomphante,
le dessin inachevé :
une femme sur un fauteuil cérémonial,
une colombe sur les genoux.

Reine léopardée, technique mixte sur papier, 1964-8 - Grisélidis Réal / "J'obéis à une grande étoile tzigane qui s'est levée sur moi et je ferai des peintures de plus en plus étranges, avec des couleurs dévorantes et scintillantes, des choses qu'on n'a jamais vues, des dragons, des reines, de grands oiseaux magiques." / Ici, pour celle dont le motif léopardé était un manifeste, la peau de bête devient un moyen d'accéder à la transcendance du corps / les références artistiques possiblement invocables sont nombreuses : de la Scène du Puits (Lascaux, France) aux prêtresses léopardées de l'Egypte antique.

Ainsi, pour les fils Schimek, Maman est à la fois la présence et la vie, l'absence et le feu-retour.

Mais dans ma quête des traînées de condensation et d'explosion de cette femme capitale, je ne m'arrête pas à sa progéniture. La première femme rencontrée dans ma vie qui connue Grisélidis Réal se nomme Sylviane Guérin. Galeriste à Albi et anciennement genevoise, elle me raconte, alors que j'ai dix-sept ans ou quelque chose du genre, la fin de vie de la poétesse, une fin de vie militante, caractérisée par des meetings syndicaux, des réunions où son aura planait, là, malgré la maladie est l'âge : obstinée. Et puisque tous les chemins de ma vie me ramènent à elle, je découvre qu'une amie parisienne, Sarah Olivier, plasticienne et, surtout, créature de cabarets et de contre-allées, dans son âge le plus petit, a appris à grandir avec elle, elle qu'elle appelle Gri.

ML Quelles traces, quelles cicatrices, quelles traînées, quelles fortunes et quelles peurs Grisélidis Réal a-t-elle laissées en toi ?

SO J’ai rencontré Grisélidis chez elle à Genève quand j’étais petite fille. C’était une des très grandes amies de ma mère.
Je garde d’elle une trace indélébile.
Sa présence était fragile et puissante. Comme une ombre, une femme-mirage envoûtante et mystérieuse.
Ses cicatrices étaient très perceptibles et j’en ai ressenti les blessures profondément. Son corps-liane, son regard perçant, son parfum capiteux sont des trésors de souvenirs, jusqu’à son prénom de Reine hors du temps, vénéneuse et offerte.

ML Qui était-elle selon toi ?

SO Gri était une femme sauvage, une femme-serpent comme elle le disait elle-même. En mue permanente… pour résister à la cruauté de la vie, à sa condition de prostituée.
Son corps, son instrument. Ses poèmes, son salut.
Immense poétesse, elle convoquait les abîmes les plus ténébreux, les plus sombres.
Une écriture de déesse meurtrie. Ses mots sont à l’endroit même de la blessure, de l’écorchure, à la source de la morsure, là où le pouls ne ment pas… là où tout bascule, à la frontière des limites oniriques et cauchemardesques.
Gri était l’incarnation, en corps et en chevelure, d’une guerrière de l’amour et de la luxure.

ML Penses-tu souvent à elle ?

SO Oui, très souvent, elle est très présente.
Elle m’habite et m’inspire beaucoup. Comme une référence inconsciente, un dialogue de femme à femme, d’artiste à artiste.
Elle me laisse puiser dans ce qu’elle était, elle m’apparaît souvent quand je me prépare, dans les fards que je mets sur mes yeux, dans le miroir où je m’enlady.
Elle est souvent là… avant les concerts, les cabarets ou les performances.
Elle me nourrit.

ML As-tu déjà rêvé d’elle ?

SO Oui, bien sûr. Petite fille, et très récemment.
Elle vient dans mes songes, elle s’invite dans mon sommeil.
C’est une présence délicate et très ancrée, qui me parle de nuit comme de jour…
Image immortelle… merveilleuse et douloureuse Grisélidis…

Pour vous dire la vérité moi je ne sais pas écrire, je le fais instinctivement, plutôt mal que bien, c'est uniquement pour me faire du bien et ne pas étouffer car dans la vie on ne peut ni hurler, ni mordre, ni tuer, pour se venger de certaines choses. Il faut bien se défouler dans le peinture et l'écriture… crédits : éditions Verticales

Ainsi, à la question : que laisse-t-on ? Il se peut que Grisélidis Réal nous donne une clé. Il faut pour cela s'intéresser à la physique. Une traînée de condensation est une trace nuageuse laissée par un avion volant à haute altitude. Elle est composée de minuscules cristaux de glace en suspension, dans l’air. Les moteurs d’un avion brûlent du carburant. Cette combustion produit notamment de la vapeur d’eau. À haute altitude (en général au-dessus de 8–9 km), l’air est très froid (souvent autour de −40 °C) et peu dense. Quand la vapeur d’eau chaude rejetée par les réacteurs se mélange brutalement à cet air froid, elle se condense immédiatement, puis gèle : cela crée une traînée visible. Et s'il existe une courte vie pour de telles traînées, pour lesquelles la vapeur se condense puis s’évapore rapidement, certaines d'entre elles sont persistantes. Les cristaux de glace ne s’évaporent pas et la traînée peut s’étaler et durer des minutes, voire des heures. Voire des années : regardez Grisélidis.

Il y a des traînées qui finissent canonisées, dont la poésie chamboule tout et surtout la raison de nos petites morales kantiennes. Il n'y a qu'à remonter le temps et s'intéresser à la postérité de Sainte Thérèse d'Avila, à son extase trouble, et à sa présence si abondante pourtant dans les librairies paroissiales. Peut-être nous faudrait-il enseigner Grisélidis à l'Ecole ? Mais Igor nous arrête et rappelle l'essentiel :

Il voit mieux que d’autres le biais monstrueux :
le stigmate de la putain,
l’ordre patriarcal qui dit
reste à ta place ou tu seras une pute.
Elle voulait être poétique, humaine, littéraire —
elle a été aspiré par la militance, murmure-t-il.

Il faut se souvenir d'elle, la convoquer dans nos repas avec les Doutes, dans nos dîners avec les Rêves, la garder personnellement toujours et sans idée du monde autour. Qu'elle soit au bord de la mer, en léopard, en train de supporter le monde en imprimant des articles militants. Ou qu'elle discute avec une amie et sa fille, dissimulant ses derniers exploits à la marge d'un meuble qui prend la poussière. Ou qu'elle soit juste l'image d'une force, Grisélidis Réal est certes cette Chair vive que Nancy Huston lui a attribuée, mais elle est surtout et pour encore quelques décennies : vive en nous.

Une mère merveilleuse, vraiment… comment dire… On avait beaucoup d’affinités. La normalité… ça n’a pas vraiment de valeur, avec une mère comme elle. Elle a marqué tellement de gens. Boris Schimek

Matis Leggiadro