Helena Minginowicz : "Le lieu du sacré s’est déplacé ; il n’a pas disparu."
Elle peint des visages dévotionnels sur sopalin. Le glitch prolonge la rupture déjà inscrite dans l’iconographie : l’image saturée déborde. Rien à restaurer du sacré ; seulement en éprouver le déplacement, jusqu’à ce que la peinture respire seule.
Je rencontre pour la première fois le travail d’Helena Minginowicz à la Galerie Prima, à Paris. Une apparition vive, presque trop brève, aussitôt avalée par le flux d’autres préoccupations. J’oublie. Puis quelque chose revient : sur Instagram, une certaine @santa___helena peint sur du sopalin des visages dévotionnels, fragiles, tenaces, comme des icônes faites pour ne tenir qu’un instant. J’adhère immédiatement à cette précarité fervente. Me voilà de retour chez Prima, rue Notre-Dame-de-Nazareth. Et nous en sommes là : buveurs des paroles d'une artiste pour laquelle mes questions deviennent très vite des services à thé pour soutenir une pensée ultra-riche de sens et de sentiments.

Entretien avec Matis Leggiadro :
ML Pourriez-vous vous présenter uniquement à travers des images ? Cinq images, tirées à la fois de l’histoire de l’art et de votre propre espace intérieur, mental ?
C’est une tâche difficile, car une telle représentation n’est jamais fixe, elle se déplace sans cesse. Aux différentes étapes des concepts et des idées que j’explore, j’habite des réalités distinctes. Ce sont souvent des œuvres qui, à un moment donné, résonnent fortement avec les questions qui m’occupent, des œuvres qui m’intéressent, m’inspirent, et correspondent à mon état d’être du moment.
L’histoire de l’art et mon espace mental ne constituent pas deux domaines séparés. Je les traite comme une seule et même archive, continuellement réécrite, pleine d’oublis, d’erreurs et de distorsions émotionnelles.
Ce processus m’affecte profondément. Il ressemble à un mouvement amoureux : durant un certain temps, je deviens totalement absorbé par une expérience, un thème, une constellation d’images ou d’événements. Entièrement et sans réserve.
Il m’arrive de prolonger cette immersion grâce à des récits littéraires ou musicaux qui l’accompagnent. Pendant un moment, je fonctionne à l’intérieur d’un monde - sensoriel, émotionnel, intellectuel - conçu pour être perçu comme un tout. J’y demeure jusqu’à ce que le travail soit achevé.
C’est pourquoi je ne travaille jamais sur plus d’un tableau à la fois.

ML Votre pratique engage le glitch et les esthétiques numériques. Comment ceux-ci vous permettent-ils d’aborder les portraits dévotionnels et l’imagerie religieuse ?
Pour moi, le glitch est une forme de rupture, une perturbation. Et la rupture a toujours été présente dans l’imagerie religieuse.
Si l’on considère l’histoire de l’iconographie, qu'il s'agisse du corps du Christ, de l’extase des saints ou des stigmates, nous voyons des images saturées de sens, presque « corrompues » par excès.
Elles sont traversées par des récits superposés. Souvent, le sujet apparent ne sert que de prétexte pour aborder des préoccupations bien plus vitales pour l’artiste, introduites presque discrètement, par la porte dérobée. Pensez, par exemple, aux représentations de chandelles dans la peinture de la Renaissance et du Baroque : au-delà du motif sacré, ces œuvres accumulent une constellation de symboles et de significations contextuelles. Chaque objet porte sens. L’image devient une énigme - parfois presque un rébus - accessible uniquement à qui accepte de s’y engager avec attention et profondeur.
L’imagerie contemporaine fonctionne de manière similaire. Elle n’est plus strictement religieuse, mais la structure de production des images et la codification symbolique ont laissé en nous une empreinte profonde. Le lieu du sacré s’est déplacé ; il n’a pas disparu.
Il suffit d’observer les publicités en ligne kitsch et stratifiées, les autocollants numériques, les GIFs, ou les objets manufacturés ornés d’images composites. Ces visuels sont souvent assemblés à partir de fragments d’images déjà en circulation. Les constellations qui en résultent, le plus souvent involontaires, donnent l’impression de récits contemporains complexes et stratifiés.
Je suis attiré par ces entités inachevées et accidentelles, que l’on ne remarque généralement pas. Leur imperfection abrupte m’émeut. Leur franchise brute est presque douloureusement sincère.
Au fond, je ne cherche pas à reconstruire le sacré, mais à interroger sa pertinence, le moment précis où une image cesse d’être stable et commence à fonctionner comme une expérience.
ML Peindre sur du sopalin, des œuvres jetables, éphémères, qu’est-ce à dire ? Aviez-vous besoin d’un matériau capable d’absorber vos pensées ?
Oui - mais pas seulement mes pensées.
J’avais besoin d’un matériau qui ne prétende pas à l’éternité. Ces œuvres ne parlent pas de permanence ; elles parlent de présence.
Je travaille souvent avec des matériaux éphémères ou jetables (essuie-tout, sacs en plastique, masques jetables) en mettant en tension leur nature passagère avec la permanence supposée de la toile. Ces objets fragiles deviennent des métaphores d’expériences humaines fondamentales dans le monde contemporain.
Puisant à la fois dans la culture établie, voire élitiste, comme dans le langage visuel populaire, je maintiens un dialogue constant avec le passé, en faisant fréquemment référence à l’iconographie classique et aux symboles hérités des Maîtres anciens. Dans le même temps, j’invite le spectateur à réexaminer l’ordinaire, à découvrir du sens et une émotion subtile dans ce qui est habituellement ignoré, banal ou dédaigné.

ML Que signifie pour vous la grâce ?
C’est un bref moment de consentement : à l’image, à soi-même, à l’absence de contrôle.
Elle survient sans effort. La tension se dissout un instant, et quelque chose simplement apparaît, descend, et demeure.
Ce n’est pas une révélation, mais un déplacement subtil : soudain, la peinture commence à respirer, à vivre, et je cesse de vouloir la gouverner. À cet instant, je sais que quelque chose s’est produit, même si je suis incapable de le nommer.
ML Diriez-vous que la peinture dé-confine l’expérience, qu’elle porte au jour ce qui est secret ?
Oui.
Pour moi, la peinture ne révèle pas un secret : elle le libère dans le monde. Elle lui accorde une autonomie, une liberté, tout en transformant sa forme.
Ce qui est intime ne devient pas public directement. Il se modifie, se déforme, se rend parfois presque méconnaissable. Et c’est précisément dans cette ambiguïté que la vérité surgit.
Je ne m’intéresse pas à l’aveu en tant que tel.
Je m’intéresse à son résidu.
À mesure que l’entretien s’achève, une évidence : Helena Minginowicz ne peint ni des saints, ni des reliques, ni des vestiges d’un imaginaire perdu, mais épouse baveusement une spiritualité contemporaine, étonnamment précise, érotique et profondément humaine. Son geste fait affleurer. Dans son travail, le sacré n’est pas une survivance : c’est une vibration, une couche où l’on peut consentir à regarder puis s'asseoir. Alors que je quitte la Galerie Prima, je comprends que ses peintures - chevaux, sexes ou états de prières - s'inscrivent intensément. Elles demeurent.
Matis Leggiadro

