Interlope Cabaret : "Aimer, c'est déjà foutre le feu au vieux monde."
Au Cancan, les créatures enfièvrent la nuit dans un nouveau cabaret immanquable : Interlope Cabaret. "Nous, on compte les étoiles au fond du verre." Nos années folles ont la peau sensible, mais ont la peau dure.
J'arrive au Cancan, à Pigalle, à 19h30. On m'a dit : "Les créatures montent sur scène dans une heure." La Jeune Fiotte à la perle vient me saluer, gracieux·ce, maquillé·e et strassé·e de cabochons blancs. Le sourire sur ses lèvres sonne également au discret bruissement de ses mains fouillant un sac noir. Devant le Cancan, les créatures fument en attendant d'apparaître. C'est ainsi que je rencontre ROMY PÉTALE, qui épousa son imago en 2022, chez Madame Arthur.

Et aujourd'hui ? – Je vais là où on m'appelle.
Qui sont les gens qui, de ce monde, te portent et t'inspirent ? – Bonne question… l'équipe de l'Heure Exquise… L'Oiseau Joli... C'est le règne des gros sympas.
Quel âge as-tu ? – J'ai 32 ans, non, j'ai 33 ans, et je suis ROMY PÉTALE depuis quatre ans.

A l'intérieur du Cancan, les gens dînent et boivent tranquillement. On nous invite à former des groupes avec nos voisins. Le mien s'appelait Nord Électro, puis Mort Électro, puis Moteur Électro. Nord Électro, c'était le nom du piano-synthé-looper-que-sais-je. Celui de ROMY PÉTALE, ce soir.
La Jeune Fiotte à la perle, calmement, échauffe ses pointes. Quittant le rideau rouge qui sépare la scène de la coulisse, la créature sensible a changé son sourire. Plus mesuré, adressé aux spectateurs qui franchissent le seuil du Cancan, il s'envolait en d'élégants baisers lancés par une main fière. La Jeune Fiotte à la perle était désormais torse nue, ensoirée d'une toile de breloques et d'un tutu, noir. Riant avec une femme : "C'est ma mère !"
Familier. Battre la breloque, déraisonner, parler à tort et à travers ; marcher irrégulièrement, en parlant d'une montre, du cœur.
Jouer avec la détresse
La première force de ce nouveau cabaret est d'aller chercher du côté du désastre. Le langage phatique – "ça va ?" trainant, le suicide, comme matière noire à l'humour et comme sujet de nos vies, sérieux, tout cela agite la dynamique d'un quatuor formé par La Travlota, Queen suicidaire et immortelle, et guidé par la géniale GEORGETTE, corrosive, sale conne sublime et lumineuse.
D'ailleurs, les prises de voix de GEORGETTE marquent le temps poétique de ce cabaret exquis et écrit :
Aimer, c'est déjà foutre le feu au vieux monde. / Les gens se tuent aux heures sup, pendant qu'on leur vend des rêves low cost. / La tendresse est hors budget. / Nous, on compte les étoiles au fond du verre.
Un cabaret politique
La Jeune Fiotte à la perle explore ses failles narcissiques dans une légende par laquelle elle aurait versait tant de larmes, qu'une perle, accrochée à son oreille gauche, serait venue au monde. Mais ce sont nos failles à nous, et nos légendes. D'ailleurs, "les hommes, danseurs classiques, incarnent les princes, et moi je voulais faire des pointes". Plus tard, l'Apollon de l'hypersensibilité, dit-on, joue un numéro foudroyant. Récitant un monologue schizophrénique, fait de la suite névrotique des références qui consomment nos écrans, phrases sorties des pires comme des meilleurs, on entend dans un même trait la montée du fascisme et de l'absurde. Si chacun se crève de rire, petit à petit, un silence pèse sur l'atmosphère du cabaret. Trump a chassé nos gaietés. Puis Jean, de son prénom, se met à crier et à pleurer, dans un tour de comédie très incarné. C'est aussi cela, le cabaret : du politique. Du personnel. Pendant ce temps, La Travlota conspire nos pires angoisses. Et prend le temps d'énumérer les centres qui accueillent quand, au bord du gouffre et de la maladie, le suicide nous guette. GEORGETTE, enfin, piaf de l'éternel jour, nous exhorte à l'amour. Il nous a fallu monter sur scène et dire l'amour, embrasser, galocher, considérer, sophistiquer nos sentiments pour le monde libre. C'est cela, aussi, le cabaret : du cœur, pour nous, et nos sœurs.
Au sortir du Cancan, une animation colle à la peau. C'était donc cela, la vie ? C'était donc ça, faire l'amour ? On est venu pour un show, un enchaînement de numéros, de larmes apprivoisées, de rires qui dérapent. Mais ce cabaret-là, celui de La Travlota, de ROMY PÉTALE, de GEORGETTE la sublime ordurière et de la Jeune Fiotte à la perle, ne se contente pas de paraître : il trépanne. Il ouvre. Il délivre. Il racle le vieux monde jusqu’à l’os pour y faire tomber un peu de lumière.
On s’aperçoit alors que ces créatures, ces drôles de filles qu’on voudrait parfois tenir pour les clowns d’une époque qui finit, sont les prêtresses secrètes d’un réel qui recommence toujours. Leurs voix, accidentées, sûres, murmurées, chantées délicieuses, tressent une profane prière : aimer malgré les Xanax, rire malgré le vertige, danser malgré l’effondrement. Et peut-être surtout : ne jamais laisser le cynisme gagner. Parce que le cynisme, on l’a bien senti ce soir, c’est la mort lente du sensible.
Le Cancan n’a pas offert un refuge. Il a offert un miroir. Brutal, tendre, en sueur. Un lieu où nos failles deviennent des décorations, où la honte se maquille en fierté, où l’on apprend que survivre est déjà un art, et aimer, une stratégie de sabotage. Là, dans les blagues qui sentent le désastre, on entend les battements d’un peuple encore debout : celui des sensibles, des vulnérables, des trop vivants. Alors oui, en quittant Pigalle, on marche un peu de travers. On boit l’air comme un alcool fort. On se répète, presque pour se rassurer : Aimer, c’est foutre le feu au vieux monde.
Et ce soir, grâce à iels, le monde brûle un peu mieux.
Matis Leggiadro
