Joël Person, du bruit des autres aux paradis perdus

Rencontrer Joël Person, c’est croiser un regard qui voit vraiment. Le dessin, chez lui, naît de la fragilité, de la mémoire et d’une peur féconde. Dans le silence du trait, il traîne la vie, l’enfance et la mort, cherchant l’équilibre juste entre regard et monde.

Joël Person, du bruit des autres aux paradis perdus
Frédéric Fontenoy

C'est, avant tout, l'histoire d'un sourire vrai. Alors que je m'apprêtais à passer deux jours à Bruxelles, un message me parvint, en 2024, signé d’un certain Joël Person, inconnu à mon répertoire mais lié à des amis communs. Paris, décidément, n’est qu’un vaste village. L'invitation était lancée. Sur un air de pourquoi pas, nous avions fixé un rendez-vous à onze heures, pour l’ouverture du Cabinet de Curiosités Contemporaines de Jonathan F. Kugel. Joël y exposait ses œuvres jusqu’au 2 novembre ; nous étions un 21 septembre.

La spontanéité de son sourire, l’éclat de son regard et la chaleur de son accueil laissaient entrevoir la sincérité de la rencontre. Sur le perron, puis à travers les salles du Cabinet, Joël me guida avec l’enthousiasme d’un ami partagé : Edwart Vignot. Peut-être était-ce lui, en définitive, le moteur de ce hasard. « Je découvre, on discute, puis j’écris », avais-je déclaré pour calmer nos ardeurs esthétiques. Mais découvrir et discuter nous absorberaient un long temps. Et peut-être, deux mois plus tard, serais-je encore en train d’écrire à propos du bruit que provoquait en moi le dessin de Joël Person.

Dans son atelier parisien, face à Montmartre qui s'allume pour dormir, nichés sous une verrière, deux verres ambrés sur une table, assis chacun dans le trois-quarts de l'autre, moi dans le dos d'une planche piquée de dessins, un miroir sur le flanc gauche, et lui, dans le dos de la cuisine et d'un drôle de cheval, face à la lumière bleue de minuit de Paris qui s'éteignait pour nos lumières, nous commencions notre échange.

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
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ML Pourrais-tu imaginer ta vie sans la vue ?

JP Non, je meurs (rire engouffré). Impossible. Je vois tout le temps. Non, vraiment, ce serait la fin.

Né à Abidjan, alors que son père, africanologue, travaillait à la réécriture de l'histoire ivoirienne trop affectée par le prisme colonial, Joël est un réservé, un discret, un peu de mots. Froidement tenu à l'écart des « je t'aime », gaucher hermétique à la logique de la syntaxe, il ne connaît pas intimement la mise en voix. De là peut-être commence une histoire continuée, une course de fond pour manger la vie sans l'avoir dite.

ML De quelle manière commences-tu à dessiner ?

JP Gamin, à la Ménagerie du Jardin des Plantes, je me suis surpris moi-même à dessiner sur le vif et avec exactitude des animaux en train de dévorer de la viande. Et à ce moment-là, je voyais mon père décliner, mourir. Je ne vois le lien que maintenant.

ML Où situes-tu le lien, dans la dimension mortifère ?

JP Je me souviens de la pulsion de vie dans le regard des animaux.

Ainsi, le dessin jaillit de Joël avec la conviction du vivant, au cœur de la nuit et du sang qui s'écoule un peu vite. Tout au long de notre entrevue, je remarquais combien Joël était une de ces rares personnes qui vous regardent dans les yeux, ni pour vous déstabiliser, ni pour vous défaire, mais pour vous voir.

ML Qu'est-ce qui te pique, te remue, t'étonne dans un regard ?

JP Le regard est la seule partie non plastique d'un visage. Je dis toujours à mes élèves de commencer par modeler tout ce qui prend la lumière. Moi, un regard, ça me bouleverse. Parce que c'est une vie entière, et des générations qui gisent là, dans une matière sans fond. Et puis, je sais que la personne va mourir, c'est toujours le regard de quelqu'un qui est en train de mourir (frissonnement).

À treize ans, Joël découvrit sa voix. Un professeur de lettres lui donna carte blanche pour traduire en images, sur le tableau de la classe, les passages de Croc-Blanc de Jack London qu'il s'apprêtait à lire à haute voix. « Ce jour-là, j'ai gagné une aura. » Et sûrement davantage encore ; Joël Person avait donné vie à des images parlantes. Depuis, le langage n'a plus l'autorité du verbe mais la direction du trait. Treize années suffiraient aussi à l'exécution d'une bande dessinée qui « raconte tout », de la mort au deuil, puis de la religion à l'envie. Annoncée est l’œuvre de Person. Enfin, communicable est sa pensée.

Et dans les pas de sa mère, excellente dessinatrice, Joël entra aux Beaux-Arts de Paris. Le jour de la remise des diplômes, alors que l’École le couronnait de ses félicitations, sa mère était là. « Je me souviens si bien de la balade que nous avons faite à deux, dans les rues de Saint-Germain. On ne s'est pas dit grand-chose, mais je ne pensais pas qu'elle serait là, avec moi. » Comme une suspension d'air et d'acier, ces minutes de lente grâce silencieuse réduiraient un peu la peine d'un enfant bientôt inapte aux « je t'aime », au regard perçant mais à la pudeur étonnante de sentiment. « Je suis un amoureux froid. J'ai toujours eu du mal à dire à mes compagnes je t'aime et tout. »

ML Arrête-moi si je suis naïf, mais j'ai le sentiment que le dessin te correspond pour sa fragilité, la précarité de la feuille de papier, la nécessité d'un fixatif...

JP Tu as raison. Moi, ça me va très bien, la fragilité (sourire tranquille).

« Toi tu seras l'artiste et ton frère le sportif. » Agaçante sonne la limite maternelle pour Joël Person, qui aime nimber ses sujets d'une forêt de griffes grises à la pierre noire qui éclipse leur cadre. Ainsi, l'artiste, sur l'eau bretonne, a trouvé son élément de vie et, en moniteur de voile, a laissé le dessin à ses marges durant trente années.

JP J'ai passé mon temps à trouver l'équilibre sur l'eau. C'est resté : trouver l'équilibre... dans le dessin. Il me fallait attendre une dépression pour prendre la mer, qu'il y ait suffisamment de vent. J'ai failli y passer deux fois, d'ailleurs, fatigué, seul, transi. Puis il faut revenir, reprendre le vent. Le dessin est une affaire de circulation et d'équilibre.

ML Est-ce que tu vis le dessin comme une peur ?

JP J'ai une panique du dessin. C'est un échec permanent, il faut faire une synthèse et le sujet vacille. Mais j'ai besoin de ce rythme.

ML Et vivre à Paris soutient ce besoin ?

JP Sincèrement, j'en ai marre. Je ne supporte pas le bruit des autres.

ML Pourtant, tu es extrêmement sensible aux autres, non ?

JP Oui, j'aime les regarder, les lire, mais je ne supporte pas le bordel à pas d'heure quand j'ai besoin de calme. J'ai besoin de sérénité. Mais tu as raison, rien ne me bouleverse plus que traverser des centaines de personnes, Gare du Nord, puis imaginer la somme de ces vies en train de finir.

ML Et que faisais-tu du bruit des vagues ?

JP J'adorais le bruit des vagues. Il me liait au Tout du monde.

ML Que fais-tu ici, alors ?

JP Je ne sais pas, j'aimerais partir.

Joël Person ne fait pas d’études des formes d’architecture et ne conjugue que l’humain à ses plis de poignet. « J'aime le ressenti, traîner (geste sinueux avec la main gauche). » Je me suis demandé ce que pouvait dire « traîner ». Le Littré rapporte deux définitions qui m'évoquent l'art et la pensée de Joël Person :

1° Tirer après soi.

3° Rouler avec soi, en parlant d'une rivière.

Comme Bernini haïssait son buste du cardinal de Richelieu, Person n'envisage pas l'interprétation du corps humain en-deçà de la pose et du modèle vivant. Comme Michelangelo, Person dessine des têtes expressives. Et ce n'est pas sans rappeler son appétit pour le bon goût, un produit de culture mondaine qu'il assume dans sa beauté et ses travers.

JP Je déteste le procédé, l'effet de style. Dessiner est une expérience sans fin. J'aime pas la technique. Je préfère la pratique et l'interprétation. J'en ai assez de ces types qui jettent trois couleurs sur une toile et qui trouvent ça génial. J'ai un problème avec le mauvais goût et je sais combien c'est une affaire de classe, mais je ne mettrai jamais sur un même niveau les procédés du dessin contemporain et Michel-Ange et sa Pietà.

ML Ta culture du bon goût t'a-t-elle toujours positivement porté ?

JP J'ai eu du mépris et j'ai appris à m'en débarrasser avec le dessin. Quand j'étais gamin, on avait une maison sur la plage, en Bretagne. J'étais seul, tranquille et aisé dans mon jardin. En face de moi : des jeunes sans thune qui participaient à une colo pendant leurs vacances. Je les méprisais. Puis, quand à la mort de mes parents on a vendu la maison, j'ai eu envie, plus que jamais, d'aller jouer avec eux. Suite à ce choc, j'ai dessiné toutes les personnes que je voyais sur la plage. Le dessin m'a ouvert aux autres, intensément.

À la question Quelle référence est la plus forte dans ta vie ?, Joël me répond : Ma famille. Quant à la question Que voudrais-tu inscrire sur ton épitaphe ?, il répond : Le dessin.

À l'image de son appartement-atelier, clair, percé à jour par des dessins et des espaces pour dessiner, mais décoré, agencé, pensé autour d'objets de famille, l'homme est à la fois l'enfant et l'artiste. Ici, un mausolée pour le père. Là, une lampe de sa mère. Dans le dos, le drôle de cheval.

ML Ce cheval, alors...

JP Mon grand-père maternel était pilote du port de Shanghai et vivait à la chinoise. Là c'est un cheval de la Dynastie Tang. Ma mère m'interdisait de m'en approcher. Il m'effrayait et me fascinait. Je dessine des chevaux avec ce duel en moi depuis. C'est un déclencheur de mon travail. Et puis, du côté paternel, mon ancêtre Magne-Delacroix était un peintre animalier, cavalier. Ça fait partie de moi.

Je crois que Joël dessine avec cet état second, ce dédoublement, cette concentration absolue qui soutient la transe, parce que sa main traîne comme son esprit drague une pensée de derrière, une enfance recyclée, subjuguée et dans l'attente.

"My name is Nobody", m'a-t-il lancé un jour. Et pour les amoureux du cinéma de Jim Jarmusch, il faut dire que la citation est bien trouvée. Mais Person n'a jamais oublié son nom, et Person est l'héritier d'un père qui a recollé les prénoms. Je dirais que le dessinateur est davantage un Dead Man, attendant sur la barque que l'équilibre se fasse, au creux du bruit des vagues, dans le souffle lointain que provoquent les âmes humides qui se bousculent Gare du Nord.

Présenté récemment dans le cadre de Luxembourg Art Week, le cycle d'exposition Paradis perdu marque une étape importante dans l’actualité de Joël Person. L’exposition réunissait un ensemble de dessins où se déploient avec intensité le regard par le trait, la fragilité par la couleur, et une méditation sensible sur la mémoire et le vivant. Ce premier temps fort trouve un prolongement attendu : une suite sera présentée en janvier à la Loo & Lou Gallery, offrant un nouvel accrochage qui viendra approfondir et déplacer les enjeux formels et poétiques esquissés à Luxembourg, confirmant la cohérence et la vitalité du travail actuel de l’artiste.

Matis Leggiadro