John Latham : la vision d’un homme au milieu des terrils

Négligence et désintérêt ont balayé le passionnant travail de cœur et de forme de John Latham. Cathy Bell témoigne du génie.

John Latham : la vision d’un homme au milieu des terrils
© Murdo Macdonald / John Latham et Niddrie Woman, 1990

ÉDITORIAL. Le contexte fait-il l’œuvre ? Telle est la question que se pose une poignée de curieux devant les terrils de schiste qui composent cet étonnant relief du West Lothian, en Écosse. Cathy Bell, historienne de l’art et habitante de la région, creuse le sujet. Garderons-nous de ces crassiers l’idée du beau ou, au moins, le souvenir de la vie d’un homme, John Latham, le créateur de songes qui fit de cette colline artificielle à sommet plat un corps identifiable ? À vrai dire, la grande question est celle de l’anthropisation. Si nous laissons au paysage de lourdes cicatrices, qu’est-ce à dire ? Faut-il revenir au temps originel ? Ou bien doit-on inventer le patrimoine industriel ? Ou encore : la marque de l’homme peut-elle toujours être désignée comme une œuvre d’art, au sens de production technique nécessitant du talent et procurant universellement une émotion ?
Matis Leggiadro

Dominant les petites villes de Winchburgh et de Broxburn, dans le West Lothian, se dresse une œuvre monumentale : Niddrie Woman.

Mais s’agit-il véritablement d’art, ou simplement de tonnes de déchets abandonnés par l’industrie de l’huile de schiste, aujourd’hui disparue ? La réponse est simple : c’est à la fois l’un et l’autre.

Dans l’ouvrage Out in the Open, consacré aux projets d’art public du West Lothian, Niddrie Woman est reléguée au second plan et n’est mentionnée que dans l’introduction. L’auteur s’interroge : « Une œuvre devient-elle une œuvre d’art lorsque le “public” la reconnaît comme telle, indépendamment de l’intention de son créateur ? » J’aurais tendance à penser que l’intention de celui que l’on présente comme son créateur, l’artiste John Latham, était bel et bien de produire une œuvre d’art, que le public la reconnaisse ou non comme telle.

John Latham était avant tout un artiste conceptuel, et Niddrie Woman est une œuvre conceptuelle. Ce qu’il appelait une « sculpture-processus ». Le projet a vu le jour au milieu des années 1970, lorsque la Scottish Development Agency lui a demandé de repenser de manière créative quatre terrils de schiste, afin de les transformer en œuvre d’art.

Cette commande s’inscrivait dans le cadre de l’Artist Placement Group (APG), dont l’objectif était d’intégrer un artiste au sein d’une organisation afin qu’il porte un regard créatif et imaginatif sur certains sujets ; en l’occurrence, les terrils de schiste.

Les archives de l’APG conservées à la Tate Gallery témoignent du travail produit par Latham. Elles comprennent notamment une étude de faisabilité qui, dit-on, manque de précisions et relève davantage de la réflexion philosophique, ce qui correspond parfaitement à la nature conceptuelle de l’œuvre.

Sur un plan plus concret, Latham étudia néanmoins des photographies aériennes de la région. Ces recherches lui permirent de distinguer les quatre parties de Niddrie Woman : le torse, le membre, la tête et le cœur.

Un article de Craig Richardson, intitulé Waste to Monument: John Latham’s Niddrie Woman, montre combien cette œuvre est difficile à cerner. Il révèle aussi que les recherches menées par Latham sur le site et les documents qui en témoignent ont été « archivés et relégués dans l’ombre, comme autant de facettes méconnues d’un projet poursuivi toute une vie, bien que resté inachevé ».

Un passage révélateur de cet essai laisse aussi entendre que Latham ne se considérait pas comme un artiste travaillant au service de la communauté locale, mais cherchait plutôt à attirer l’attention de l’avant-garde internationale. Ironie du sort, le projet n’a jamais véritablement atteint ni la population locale ni la communauté internationale. On peut dès lors se demander pourquoi cette œuvre a, pour l’essentiel, disparu des mémoires. Pourquoi n’est-elle pas davantage connue ?

Il semble y avoir là une certaine forme de négligence. Même si l’on considérait le site, au moins en partie, comme un élément du patrimoine, les autorités locales ne paraissent avoir fait aucun effort pour se l’approprier et le mettre en valeur. Le fait que les terrils de schiste aient également été reconnus comme des habitats abritant une grande diversité d’espèces végétales extrêmement rares ne suffit pas à susciter l’intérêt pour Niddrie Woman.

Cela tient peut-être à la difficulté de définir une œuvre qui échappe précisément à toute classification. Elle a ainsi été décrite comme une « œuvre intrinsèquement inclassable : à la fois monument protégé, refuge de biodiversité et œuvre en voie de disparition ». Par ailleurs, malgré l’intérêt contemporain pour l’écologie, les terrils n’ont toujours pas acquis de véritable légitimité dans l’histoire de l’art.

Avec un peu d’effort et d’imagination, pourtant, Niddrie Woman aurait pu devenir une œuvre emblématique. Si elle avait bénéficié de la promotion et du soutien qu’elle mérite, elle aurait pu attirer l’attention aussi bien de la population locale que du monde entier.

© GFDL / Creative Commons. Greg O'Beirne, Silbury Hill, Wiltshire, UK. Ce tumulus, daté du XXVIIIᵉ siècle avant notre ère, n’a jamais révélé de structure funéraire interne. Michael Dames, rejoint par Lucy Lippard, interprète Silbury Hill et le paysage néolithique d’Avebury comme la représentation symbolique d’une Grande Déesse associée à la fertilité.

Un document des autorités locales consacré à l’art public aborde la régénération de Winchburgh. Il indique qu’un groupe d’artistes et d’architectes a été chargé de créer une œuvre d’art public sur mesure, destinée à jouer, selon leurs propres termes, un rôle de « pionnière ».

N’avaient-ils pas conscience qu’une telle œuvre se trouvait déjà à leur porte, sous la forme de Niddrie Woman ? John Latham était un artiste hors du commun. Pionnier de l’art conceptuel britannique et figure souvent controversée, il demeure une personnalité influente et une source d’inspiration dans le monde de l’art international.

Niddrie Woman comptait manifestement beaucoup pour lui, puisque ses cendres furent dispersées sur le Cœur en 2006.

Cette signature singulière prouve que Niddrie Woman, en tant qu’œuvre d’art, est toujours bien vivante et continue de prospérer, même dans l’anonymat. C’était peut-être ce que Latham aurait souhaité. Toutefois, compte tenu de tout ce qu’il a investi de lui-même dans cette œuvre, ne serait-il pas juste de lui rendre hommage dans le West Lothian, à l’occasion des vingt ans de sa disparition ?

Cathy Bell

Sources

Craig Richardson, ‘Waste to Monument: John Latham’s Niddrie Woman: Art & Environment’, in Tate Papers no.17, 2012

Lucy Lippard, Overlay: Contemporary Art and the Art of Prehistory, 1983