LITTÉRATURE/ poupeh missaghi, Inventaire des disparus, traduit par Yannicke Chupin : la mort n'a aucun lieu

Publié chez Quidam éditeur, « L’Inventaire des disparus » de poupeh missaghi, traduit par Yannicke Chupin, prend Téhéran pour terrain d’enquête. Un livre passé-présent, à la recherche de l’incomplétude du langage. Quel est le temps favorable des morts ?

LITTÉRATURE/ poupeh missaghi, Inventaire des disparus, traduit par Yannicke Chupin : la mort n'a aucun lieu
poupeh missaghi & Yannicke Chupin / crédits photo : Matis Leggiadro

En mai 1945, Paul Celan écrit Fugue de la mort. Trois mois après la libération du camp d’Auschwitz, l’écrivain parvient à évider la langue allemande, à la minéraliser et ainsi, en s’attelant au cœur de l’affect, inscrit la langue du bourreau au seuil de la réception du drame. Les morts sont comptés à l’échelle de l’absence : la langue a changé et je ne dirais pas qu’elle est belle, mais c’est ainsi qu’elle fait attention aux autres.

La rentrée littéraire de septembre 2026 nous fait le plaisir de présenter en France le très salué Trans(re)lating House One, de poupeh missaghi. Édité par la maison Quidam et traduit par l’universitaire, spécialiste de Vladimir Nabokov, Yannicke Chupin, cette deuxième version entend respecter la première, c’est-à-dire faire en sorte que la forme remonte à la surface et s’associe au fond, car, comme le disait Paul Valéry, le plus important, c’est la peau. La peau étant ici la fabrication, comme elle est à la fois cette pellicule de langue résiduelle dont la littérarité rudimentaire tient pour unique salut dans la quête de l’autrice.

Nous sommes à Téhéran, mais rien ne nous le dit vraiment, sinon, peut-être, le code couleur du dos du livre. Rouge et vert. Deux couleurs comme les deux parties de cet ouvrage expérientiel. Le début du livre fait état, en rythme décroissant, de la disparition de statues dans l’espace public au printemps 2010.

Au printemps 2010, l'Iran traverse une période de fortes tensions politiques caractérisée par l'intensification d'une répression d'État sévère. Ce durcissement fait suite à l'émergence de la « Vague verte », le grand mouvement de contestation né après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. Pour étouffer cette opposition, le pouvoir multiplie les arrestations de militants et de journalistes, tout en recourant massivement à la peine de mort avec au moins 252 exécutions recensées par Amnesty International sur l'année.
Statue manquante (9) : Vie

Lieu : Jardin des artistes
Date de disparition : printemps 2010

Sommes-nous en train d’assister à la formation d’une galerie d’espèces en voie de disparition, de symboles en voie de disparition ? Il y a des mots qui ne font pas sens. « Abstrait » — un mot qui laissé ainsi vide sur une page non numérotée, suivi d’aucun point ni de virgule, interroge. Est-ce le buste, Jardin des artistes, là encore, qui est abstrait ? Est-ce sa disparition qui l’est ? Ou est-ce le regard qui convoque la disparition qui n’a pas les mots pour le décrire ? Les œuvres d’art sont-elles en voie de disparition ?

Une femme à Téhéran subodore la dictature en tenant les comptes de la ville. En résultent des notes comme des mémos à soi-même : ceci n’est plus. Mais ceci eut lieu. C’est un peu comme ces pseudo-guides que l’on trouve à l’office du tourisme des villes touristiques dans les pays d’Europe : un type s’est évertué à faire le tour de la cité et a relevé stratégiquement, minutieusement, l’histoire de chaque voie, les églises qui y furent, les statues qui y gisaient, les vivants qui y trouvèrent la mort. La lecture commence sur ce sentiment : une somme de feuilles volantes aux pensées chaudes, exogènes et transportées l’une à l’autre. Le texte est tantôt ferré à droite, tantôt ferré à gauche. À droite : c’est une voie ancienne qui parle, hésitante et chaleureuse. À gauche : c’est l’écrivaine qui rhabille l’émotion de sens, qui tient la date à jour, qui recompose, sans fard. Ferré à droite : c’est Téhéran et l’idée des choses. L’interlignage est important, il y a de l’air dans la pensée et de l’inconnu, surtout de l’inconnu. Ferré à gauche : l’interlignage est serré, façon habile de suggérer l’étouffement, façon ironique de se jouer du lecteur. On peut lire à la fin de l’une de ces cartouches sans air et inondées d’aphorismes : « La ville respire. » Il faut dire que la langue persane, celle de Téhéran, se lit de droite à gauche et que l’on passe alors de l’idée à l’accablement. Mais, dans ce texte traduit, en langue française de gauche à droite, peut-être que l’on s’accable d’abord et puis que l’on arpente.

poupeh missaghi est de culture iranienne, elle traduit elle-même de l’anglais vers le persan, et inversement. Et puis, elle parle l’anglais, c’est sa langue d’adulte. La première édition de l’Inventaire des disparus est en anglais et tout le monde se demande : pourquoi ne pas l’avoir écrit dans la langue maternelle ? L’autrice répond en rappelant combien la langue des émotions est une langue d’effondrement. Et si l’anglais n’établira jamais la syntaxe de ses premières odeurs, elle lui accorde cette distance, seule permission à la recherche, seule permission à la créativité. L’histoire de la littérature iranienne submerge celle qui y a connu ses premières heures. Quant à l’anglais, c’est la liberté : « Nobody cares ».

Le texte se poursuit, avec son intrigue, la quête du sculpteur dont elle attend la rencontre, d’un autre inventaire, celui des morts, pas des statues.

Cadavre (de 1 à 80 et parfois de parenthèses vides).
Âge, Sexe, Activité, Date de mort, Lieu du décès, Heure du décès, Cause du décès, Date d’inhumation, Lieu d’inhumation.
Qui pleure pour eux ? Qui pleure pour nous ? [...] Pourquoi deviennent-ils importants dans la mort alors que de leur vivant ils n’étaient que quelques êtres parmi des millions, leurs vies et leurs espoirs perdus dans la foule ?

La déambulation de cette femme, des cafés aux galeries de Téhéran, est entrecoupée, l'esquisse documentaire la supplante. Les morts surgissent. Pourtant, « elle » avance, poursuit sa quête du sculpteur, s'interroge sur ses rencontres, sur le paysage qui se recompose à travers la vitre du « bus public » inconfortable, duquel elle s'échappe pour poursuivre sa filature.

poupeh missaghi est travaillée par ses auteurs favoris qui surnagent dans le texte de façon éparse, étrange, mais toujours pertinente. On retrouve Cixous, on retrouve Lispector et on retrouve Bolaño, bien sûr, qu’elle a traduit.

Nous sommes des êtres humains raisonnables... pas des entéléchies sorties d’un manuel de réalisme magique [...]. Bolaño

Quarante pages plus loin environ — je ne sais pas puisqu’il n’y a pas de chiffres et que l’autrice le dit justement : « les numéros sont un mystère », elle dit : « Les rêves appartiennent à un monde encore préservé. »

À la fin de l’ouvrage, quatre pages de bibliographie qui s’ouvrent sur Adorno, à qui justement répond Paul Celan en 1945. Et juste avant, ceci : « Elle tire les journaux à elle. Il y a quelque chose de dur entre les pages. Elle les feuillette et tombe sur un dossier dissimulé à l’intérieur. Sur la couverture il y a une note, dans une écriture que désormais elle reconnaît. Qui dit : " Tu as suivi les mauvais corps. Les corps que tu cherches sont là-dedans." »

Comment considérer la mort ? Par le témoignage des rescapés ? Mais n'est-ce pas précisément considérer la vie, ceux qui restent, ceux qui continuent alors que les morts se sont arrêtés ? Par les archives, les traces qu'ils ont laissés derrière eux ? Mais comment les comprendre, les préserver alors qu'elles sont les témoins d'un vide ? Et sans survivants, sans documents ? Alors « le corps et l'inconscient deviennent dépositaires de ces archives : cachées, dormantes, latentes. » Le passé ne cesse alors de se recomposer, à la manière du vivant, des porteurs de mémoire, la mort elle-même devient mouvante. La carte aussi, intemporelle, s'embrume, se superpose, change.

À lire.

Matis Leggiadro & Lou-Anne Chantemesse

Référence de l'ouvrage
poupeh missaghi, L'Inventaire des disparus, traduit de l'anglais (États-Unis) par Yannicke Chupin, sortie le 4 septembre 2026, Quidam éditeur, 328 p., 22 euros.