Marine Lanier : cosmique intimité des êtres

À l’occasion de l’exposition Habiter le temps à l’Académie des Beaux-Arts, Marine Lanier évoque une photographie-prophétie subtilisée par l'intime et la vastitude. En quête des plus secrètes présences du monde.

Marine Lanier : cosmique intimité des êtres
Marine Lanier

Je découvre le travail de Marine Lanier au Pavillon de la Comtesse de Caen, à l'Académie des Beaux-Arts, alors que vient d'ouvrir l'exposition Habiter le temps, laquelle présente les œuvres des artistes en résidence de la Casa de Velázquez, de la promotion 2024-2025.

Face à moi, deux photographies immanentes de salut m'apparaissent. Je mettrai un chemin dans le désert et des fleuves dans la solitude, disait le cartel. Le titre, emprunté au Livre d'Isaïe, donne à écouter le prophétique s'imposer dans les paysages désertiques espagnols. Et puis, il y a ce visage. Qui me questionne. Est-il lui aussi un désert ? Ou concentre-t-il en lui le monde entier. L'aluminium brossé du tirage photographique m'indique une réponse, mais j'ai préféré demandé à l'artiste elle-même ce qui faisait matière à révélation et poésie de sentier en son être.

Voici ses réponses :

Vous travaillez la photographie avec une arrière-conscience de la géographie. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par cette approche bicéphale entre image et territoire ?

Pour moi, photographier un territoire ne consiste pas simplement à en produire une image. C’est plutôt une manière d’entrer en relation avec un lieu, avec ce qu’il porte d’histoires, de forces naturelles et de récits invisibles. La géographie est très présente dans mon travail, souvent comme une conscience souterraine. Lorsque je travaille dans un endroit, une île, un désert, un volcan, une zone maritime, je m’intéresse beaucoup à sa formation, à sa géologie, aux mythes qui l’habitent, aux événements qui y ont eu lieu. Ces éléments forment une sorte de mémoire du territoire. Au moment de photographier, je ne cherche pas à illustrer cette géographie. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt la manière dont elle continue d’agir dans le paysage, parfois de façon presque imperceptible. Dans ce sens, l’image et le territoire fonctionnent pour moi comme deux têtes d’un même corps. Le territoire est la matrice réelle, physique, avec ses strates géologiques et historiques. L’image, elle, tente de révéler la dimension plus invisible du lieu, ce qui relève du mythe, du destin, ou des forces du vivant. La photographie devient alors une manière de capter ces moments où le paysage semble porter le signe d’un événement plus vaste, comme si quelque chose venait de se produire ou allait advenir.

Je ne considère jamais l’image comme détachée du sol qui la porte. La photographie, pour moi, ne commence pas avec le cadre, elle commence avec la marche, avec l’inscription physique dans un lieu. L’arrière-conscience de la géographie évoque cette présence constante du territoire derrière l’image comme force active. Un volcan, une île, une frontière, une serre abandonnée, une côte battue par les vents ne sont pas des sujets, ce sont des structures de pensée. Ils déterminent la lumière, le rythme, la posture du corps, et même la temporalité du travail.

Mon approche tient ensemble ces deux mouvements, d’un côté, la construction plastique de l’image, son autonomie formelle, de l’autre, l’épaisseur géologique, historique et symbolique du lieu. Je travaille souvent sur des territoires-limites, zones volcaniques, îles, montagnes, déserts, littoraux, abysses parce qu’ils sont des espaces de bascule. Des lieux où la verticalité rencontre l’engloutissement, où la surface révèle une profondeur enfouie. Cette tension nourrit la composition même de mes images. Les corps y apparaissent souvent en fusion avec la matière, comme s’ils étaient traversés par une mémoire antérieure. Chaque série se construit comme une fresque autonome, reliée aux autres par une cartographie souterraine. Les territoires que je traverse deviennent des archipels intérieurs.