Elle déteste la terre et les bavards : Nina Childress, presque immortelle

Sous la Coupole, Nina Childress scintille : enfant de l’eau, icône post-punk, autoritaire et irisée, elle avance, mêlée de silence et d’apparitions qui résistent au temps, sans doute ?

Elle déteste la terre et les bavards : Nina Childress, presque immortelle
© Edouard Brane / Académie des beaux-arts

Figure étirée, sœur des spectres de Frances MacDonald, Nina Childress est une aventure : un être blasé et charismatique, mais sans Dieu. Pas simple. À vrai dire, c’est ce que je pensais d’elle quand, il y a quelques mois, je la rencontrai.

Le 25 juin dernier, à 15 heures précises, Nina Childress, plasticienne, a été installée à l’Académie des beaux-arts par Catherine Meurisse, au siège du feu Arnaud d’Hauterives. Et sous la Coupole du Palais de l’Institut de France, quelque chose d’irréel n’a cessé de sonner.

C’est l’iridescent sentiment de félicité d’une artiste qui marque le début du siècle en intégrant une institution fondée en 1816 et essentiellement masculine depuis. Mais au-delà des systèmes de scores dans lesquels nous vivons, surnage l’absolu : un groupe d’enfants sur un parquet d’adultes.

Car si Nina Childress est héroïne du jour, ce n’est pas sans la facétie de ses amis : Jean-Luc Verna, déjà, qui lui dédie une de ses baguettes étoilées, dont l’immense brisée du port de l’Arsenal rend depuis peu hommage aux figures déportées, marginalisées, de la Seconde Guerre mondiale. Et le parler-sans-effort de Catherine Meurisse, première dessinatrice de bande dessinée à devenir membre de l’Institut, annule les égos. Se référant à une œuvre de 1989 :

« Vous peignez le cul entre deux chaises, mais il n’y a nulle part où vous
asseoir. »
DOSSIER n°1 : l’irrévérence
Bienvenue dans un dossier qui ne se contente pas de regarder le monde : il le fixe dans les yeux. Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-YorkChez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules

Certains lui reprochent la complaisance de son bad painting, d’autres ne remettent jamais en question son travail.

Retour sur une personnalité du monde de l’art contemporain, impossible à manquer. Le portrait qui suit est issu d’une rencontre tardive, il y a quelques mois, alors que Nina Childress placardait tout Paris de sa Dalida à l’occasion d’Art Basel. En italique, des poèmes viennent rejouer cette première rencontre à l’aune de son entrée à l’Académie des beaux-arts.

« J'ai beaucoup nagé aujourd'hui.
— Vous avez beaucoup nagé dans votre vie ?
— Oh, oui...
— D'où venez-vous ?
— Où est-ce que je suis née ?
— Ça peut, mais ma question n'est pas si fermée...
— Je viens de Californie, mais je n'ai aucun souvenir sérieux ; j'y suis restée trois ans. »

Nous avions deux verres de vin blanc à terminer pour occuper l'interview improvisée sur un coin de cheminée inactive. Le vin s'écoulait et faisait sablier. J'eus peur qu'elle s'en débarrasse trop vite – la fuite.

« Vous êtes lasse ?
— Oui... (sourire) Je n'aurais pas dû prendre ce verre. »

Nina Childress a ce supplément des icônes post-punk que j'aime tant et cet air de parisienne insatisfaite que le monde s'arrache. Art Basel commence bientôt et les galeries du métro de la capitale sont inondées d'un visage ardent : c'est Dalida par Childress qui annonce l'événement. Une inscription commerciale est apposée sur l’œuvre reproduite : Art is Identity.

« Moi, je me fous de ce truc de l'identité. On ne se débarrasse pas de ce que l'on est, point. »


Sauf le vent de soi et la mesure de son possible, jusqu'au refus d'une épée pour l'amour
d'une étoile
Le générique en cible folle
S'argentaient les poussières du jour
Nina et ses amis, well-dressed children


Nina Childress a l'esprit droit-au-but, reste à définir le dessein. Pas simple. Si je demande ce qui motive les images, j'entends : « J'aime mélanger ».

« En cinq minutes, vous m'avez parlé de trois liquidités : l'eau, le vin et le mélange... Pourquoi ?
— (sourire) Disons que je veux finir incinérée et qu'on disperse mes cendres dans l'eau.
— L'eau vous récupère ?
— En fait, j'ai peur de la terre, j'en suis phobique.
— Pourquoi, est-ce une matière trop dure ?
— Non... c'est une terrain de croissance et je n'aime pas les plantes. »

Les feuilles grimpèrent à contre-courant jusqu'au visage, déprises de leur costume noir
Elles apparurent en déchets réaccompagnés par la lumière
Puis la floraison d'un regard soulagé d'oraisons

Une fumée de tabac vint inonder nos narines. Nina Childress remarqua le premier relent et s'indigna de l'effluve. « Je n'aime pas le tabac non plus. » Et si la croissance est mal-être pour l'artiste qui porte de lourdes lunettes au cerclage noir de jais, c'est une affaire de mouvement et si l'eau se meut, c'est en constance. Naïvement, Nina Childress se love dans une eau pure et inviolable, stable même dans son roulement. C'est un rêve d'enfant qui noiera sa mort. Jusqu'à ce jour, la peintresse mystérieuse est déconcertante aura pour horizon les limites d'une toile. Le cadre tel qu'hérité de Giotto anime Childress qui s'éveille quand elle évoque la force du quadrangulaire, du cadré. La forme oblige la concentration des effets et Childress aime cette autorité de l'image à créer, ce duel pour l’apparition.

« Je vous trouve très autoritaire dans votre rapport à la création.

— Oui ! Je suis très autoritaire. »

Comprenez, les mots sont glissants. « J'aime pas parler. J'aime pas les gens qui parlent. » Nina Childress est dans le faire, et s'associe à l'action. Un geste est un geste. L'image produite vous imposera sa couleur, à condition qu'on l'observe. Jauss puis Eco ont écrit à propos de l'incomplétude du texte, du vide des mots qui nécessite le complément d'un lecteur actualisant. Nina Childress vous jette un regard de feu noir et susurre : vos mots sont handicapés et ils me tuent, ils jurent et m'assassinent. Fermez-la. L'image vous regarde et vous respecte. Son autorité, finalement, n'est pas si terrible.

« Qu'est-ce qui motive la création de vos œuvres ?
— Mes yeux.
J'observe et j’essaie de rendre compte de la personne.
— Vous voulez faire du naturaliste ?
— Non... pas vraiment. J'aurais voulu être portraitiste et qu'on me dise que mes portraits étaient ressemblants.
— Vous êtes contradictoire.
— En fait, je cherche la victoire du c'est bien elle !
— Vous vous définiriez comme physionomiste ?
— Si j'étais des yeux sur une étagère, je serais ravie. »

Alors que tout s’éclaircit et que je cherchai à percer le mystère du choix de l'iridescence ou de la couleur vive, Nina Childress assuma la recherche technique, fonctionnelle et épatante.
Le besoin de renouvellement.

« Assumez-vous ce côté commercial ?

— Peut-être. Je suis aussi préoccupée par ce truc du moment d'avant, depuis que je représente des célébrités. Ce temps d'avant, qui n'apparaît qu'en connaissance du temps d'après (silence, pause), est comme l'adolescence. Le moment d'avant notoriété, d'avant modification. Il y a quelque chose sur le visage. »


Soudain, l'artiste fit naître de ses mains le visage de Catherine Deneuve avec une étonnante précision. Elle manifeste ses pommettes, souligne l'affaissement du bas de visage et l'allure, les membres des sens et la force et la pudeur et la vie en quelques gestes – jets de couleurs invisibles. Rejetant le potentiel iconique des femmes qu'elle nous présente, Nina Childress assume cependant la recherche d'une exactitude : rendre le merveilleux qui gît dans son œil quand elle voit Sylvie Vartan.

Si les mots glissent, les images circulent d'un regard à l'autre avec la quiétude de l'eau salée.

« Dernière question avant de vous laisser libre : s'il fallait me donner un élément, d'il y a une seconde ou dix ans, que diriez-vous ?
— (après un trouble et un silence) Je dirais toi avec tes cheveux longs. J'ai accepté l'interview parce que j'aimais bien ton visage et tes cheveux longs. J'aime les garçons aux cheveux longs, un peu comme j'aime Vartan. »

Au bal des icônes, Nina rodait depuis des siècles : crieuse de Lucrate Milk, portraitiste des cheveux blonds, mère des garçons en noir, elle venait d'entrer dans le Palais des Éternels.

Matis Leggiadro