Noëmi Waysfeld : "Avoir les gens sur les genoux."

Écouter Noëmi Waysfeld, c’est s’arrêter au seuil du velours. Silence requis : elle murmure en yiddish, traverse Barbara, respire Schubert. Une voix disciplinée, rituelle, qui tient ensemble menace et grâce, fatigue et lumière, et fait du chant un lieu presque habitable.

Noëmi Waysfeld : "Avoir les gens sur les genoux."
Marine Pierrot Detry

J'ai rencontré Noëmi, plusieurs fois. Et je l'ai entendue chanter, autant de fois. Faire l'effort de l'écouter, c'est entrer dans un lieu de velours. Du moins, c'est rester sur le seuil du velours. Au fond : notre vue s'est enfoncée dans un espace des interdits. Mais nous n'y sommes pas. Là : c'est encore le rêve, le rêve et ses interdits. Il faut dire que le registre de Noëmi Waysfeld est fort de sa densité, car elle est vraiment musicienne, et c'est cela qui conduit l'essence d'un tout. Faites silence, elle murmure, en yiddish. Faites silence, elle conte Barbara. Faites silence, elle grave Schubert. Faites silence, elle respire sur vous.

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
« Deux forces règnent dans l’univers : lumière et pesanteur. » WEIL Simone, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, 1948, page 1 Ce nouveau dossier développé sur les mois de janvier et de février 2026 a pour mission de mettre en relief la dynamique ontologique de la création : le paradoxe. Mais pas

Entretien avec Noëmi Waysfeld :

ML : Tu viens de fêter l'année de sortie de ton album Barbara (chez Sony Classical), et du programme de concerts qui lui a été associé. Comment vas-tu ?

NW : Je vais bien. C'est un gros paquebot, une aventure humaine indicible (c'est ridicule, dit comme ça, ajoute-t-elle). Je le tourne énormément, et avec de sublimes orchestres qui me suivent. J'étais prête à tout cela, depuis un an. Je dirais qu'il s'est agit d'inscrire ce programme dans ma vie, de le solidifier avec mes partenaires et de le faire vivre. Je fais tellement pour être prête. Je suis une besogneuse.

ML : Ce qui est étonnant, car tu parais si légère sur scène. Comment nous fais-tu oublier ce travail, sur scène ?

NW : Par le travail (sourire). Passer de la pesanteur d'une préparation à une apparente facilité, une élégance qui semble naturelle, relève d'un savoir-faire. Et puis, soudain, j'ai mes règles et ma voix s'enflamme. Et puis, il y a la fatigue. Mais je fais avec, et de sorte que personne ne puisse entendre que ça ne va pas.

ML : La scène est-elle un lieu d'anxiété, partant de là ?

NW : Non, jamais. Je crois au rituel. Il faut être du côté du rituel pour que la scène ne soit pas un événement. Et puis j'ai une hygiène de vie excellente. Je nage cinq à sept fois par semaine. Tout cela participe à me dynamiser et à dynamiser la réception du travail présenté. D'ailleurs, le programme Barbara contamine par la joie mes autres projets. Je ressens un adoucissement.

ML : Tu me parles de réception… as-tu une idée de la manière dont ton chant et ta musique sont reçus par les gens, les spectateurs, au-delà de la presse ?

NW : Il n'y a pas longtemps, un spectateur m'a remerciée en me disant J'avais pas pleuré depuis longtemps… Il y a une authenticité du sentiment qui se partage. Mais là encore, rien n'est issu du hasard. Je m'attache à toujours raconter des histoires, à faire récit. Et puis, il faut savoir ce qu'on peut faire, moi, par exemple, pas du Wagner. Et puis, éviter absolument les associations qui ne fonctionnent pas, comme "jazz et lyrique".

Avoir les gens sur les genoux, j'aime ça.

ML : Si tu devais me donner des projets que tu médites, ou que tu as médité, quels seraient-ils ?

NW : J'ai pensé un opéra de chambre, de type cabaret, en bas résille. Mais il y a des projets très sérieux et très prochains dont je ne peux pas encore parler. Je vais revenir aux musiques du monde. Et travailler à un cycle de mélodies…

ML : J'ai hâte de suivre tes prochains paquebots. Je sais, par ailleurs, que tout cela serait impossible sans ton agente, Marine Pierrot Detry. Peux-tu me parler de votre relation ?

NW : Marine, sans elle, j'aurais sans doute arrêté. Elle est plus qu'importante. Je fonctionne à deux, depuis longtemps. D'abord, avec ma sœur, que j'ai perdue, qui m'a tout donné jusqu'à ses quarante-deux ans. De mes trois à mes vingt-sept ans, le chant fut quotidien. Elle était ma sœur jumelle, avec treize ans d'écart. Puis il y a Antoine, mon compagnon, longtemps sur scène avec moi et toujours à mes côtés. Et enfin : Marine. Elle est un regard, un soutien. Nous nous connaissons depuis quatorze ans. Elle a toujours cru en moi. Ce succès, c'est le nôtre. Alors que beaucoup me cassaient, elle me disait C'est limpide de te défendre. Elle n'a jamais fait peser sur moi ses émotions. Nos forces mutuelles sont anciennes et presque amoureuses. Nous sommes encore, ensemble, de l'époque des imprésarios.

Connais-tu l'ouvrage de Marion Muller-Colard, L'autre Dieu : La plainte, la menace et la grâce ?

ML : Non, mais dis-moi en quoi ce livre te parle ?

NW : La menace, c'est l'ensemble des croyances, des pensées magiques sourdes. La grâce, c'est l'issue de secours, la gratitude sans doute, aussi. (NDLR : Noëmi ne parle pas de la plainte, elle travaille trop pour être du côté de celle-ci.)

ML : Et la plainte, dans tout ça ?

NW : Être chanteuse, c'est terrible. Le timbre, c'est naturel, c'est un don du Ciel. Mais le reste consiste à se taire, à craindre les maladies. Je dois me protéger jusqu'à l'absurde. J'ai l'impression de le vivre de plus en plus mal. Tout ça en étant maman. Je vais mieux, dans ma vie, et j'ai plus que jamais besoin d'un grand air. Mais la grâce est de retour quand mon phoniatre me dit que mes cordes sont nacrées, blanches, que mon instrument se porte à merveille.

Mais, sincèrement, c'est lourd : j'aimerais m'en foutre.

ML : Comment parvenir malgré tout à trouver ton air, toi qui en donnes aux autres chaque soir ?

NW : Je nage. Je suis addicte au chlore. L'eau me remet à 0. M'étirer me draine. C'est le retour du rituel. Si je n'étais pas aussi ancrée, ma vie serait monacale.

En quittant Noëmi Waysfeld, on comprend que le velours dont il était question au seuil n’est pas une matière douce, mais une discipline, une éthique presque ascétique du sensible. Le silence qu’elle demande n’est pas un effacement, mais une disponibilité : celle qui permet au chant de devenir lieu, passage, hospitalité. Chez elle, rien ne relève de l’abandon facile ; tout procède d’un soin extrême, d’un rituel vécu non comme protection mais comme condition de la grâce. C’est peut-être là que réside sa singularité : dans cette manière de faire tenir ensemble la menace et la lumière, la contrainte du corps et l’élan du récit, la fatigue et l’adoucissement. Je quitte sa maison en reprenant dans ma tête une phrase que je lui ai déjà transmise : Noëmi Waysfeld s'adresse à vous, elle est ce Good Night des Beatles, murmuré pour l'être qui le veut, une nuit dans sa vie.

Matis Leggiadro