Philippe Ramette : Habiter l'entrée du monde
Je rencontre Philippe Ramette : voix basse, monde de biais, chute suspendue, image qui tient. Un corps en costume pense plus loin que lui. Entre Vladimir Jankélévitch et Caspar David Friedrich, l’art demeure question. Rien ne répond.
Je rencontre Philippe Ramette à la galerie Ceysson & Bénétière un soir comme un autre. Dans son humilité habituelle, il utilise régulièrement la parataxe pour s’adresser aux inconnus. D’ailleurs, il continue de me vouvoyer. Philippe Ramette est du côté de l’image qui ne parle pas très fort. Posé, proche de sa coupure, Philippe Ramette a l’être liminaire. Son œuvre poursuit ce pas de côté dans un monde et un temps qui n’ont ni lieu ni horloge. Ses sculptures monumentales, qui depuis quelques années investissent l’espace public, dont la plus récente sur les quais à Lyon, donnent à sentir une œuvre qui n’obtient jamais de réponse, mais qui fixe le paysage. Au fond, que cherche à nous dire Philippe Ramette, sinon qu’il fut ici et qu’il y restera... à observer, sans solution aucune, l'aporie d’un monde qui joue avec sa propre gravité.

Il y a toujours ce malentendu initial. On le prend pour un photographe. Il n’est pas photographe. Marc Domage est l'artisan du médium. Lui, fabrique des situations. La photographie est ce qui reste d'un monde couché sur des milliers d'irrationnels présages. En d'autres termes, là se jouent des stations d'un cinéma proche des pensées-fusées. Et des contre-allées. Une image arrêtée dans quelque chose qui continue. La cessation continuée, écrivait Vladimir Jankélévitch. Quelqu'un est dans l'image, un être contient ces pensées-fusées, ou les fuit, je ne sais pas.
Je regardais sur mon écran de téléphone ce corps. Il ne changeait pas. Je ne comprenais pas ce qu'il portait. D'ailleurs, il ne souriait pas et restait dans un angle. Je lui dis : c’est vous.
Il me dit : ce n’est pas important.
Il y a un dispositif ; un système de « prothèse ». Le mot est presque médical. On ne doit pas la voir.
Ou à peine. La prothèse fait tenir ce corps qui contient ces pensées. L'image est-elle proche de craquer ? Sans doute que c'est ici que se joue l'essentiel, dans cette image presque effondrée, effondrée mais qui tient. Manifeste. En nous d'ailleurs, voir ainsi, quelque chose de si précaire et de si stable, c'est vivre un mauvais rêve ou peut-être subodorer la vie elle-même mise à l'épreuve de sa logique. Je pense au film-monde Koyaanisqatsi réalisé par Godfrey Reggio.

Une ascension perpendiculaire à nous.
Quelque chose qui échappe à l’angle.
Qui fuit dans le champ.
Ce n’est pas un exploit.
C’est une mise en crise.
Je lui dis : c’est un personnage.
Il dit : oui, mais un personnage sans psychologie. Un personnage saisi dans un moment d’irrationalité. Ou plutôt : d'hyper-rationalité, dans un monde en état de théâtre ouvert.
Je lui parle de l’humour.
Il dit : oui, mais un humour pince-sans-rire.
Quelque chose qui ne se donne pas comme humour, mais comme décalage.
Un très léger déplacement dans la logique.
L’homme en costume-cravate, sérieux, appliqué à la contemplation, puis à l'énergie solidaire de l'être en diffraction avec le réel.
C’est là que ça glisse.
C’est là que ça prête à sourire.
Les titres n’aident pas. Ils décrivent.
Ils refusent de prendre parti.
Ils laissent l’image seule, avec son problème.
Je lui pose une question presque naïve :
est-ce que ce personnage n’est pas une commodité ?
Il me raconte.
Villa Arson, Nice.
Une friperie.
Un costume trois pièces, trop grand.
Et puis : le porter. Tous les jours.
Pas comme un accessoire.
Comme une manière de se tenir.
S’apprêter. Sortir.
Sortir du rythme des autres.
Et paradoxalement : entrer dans le sien.
Et justement, le beau paradoxe pousse : car si le costume prend son habitude, le corps change et le sujet-artiste vieilli et mute, là où le costume reste. Qu'est-ce qu'un costume alors ? Une pensée qui se poursuit, qui insiste ?
Les années 50.
Une forme idéale du vêtement.
Mais aussi, en arrière-plan, les années 30, la crise, l’Allemagne. Ces visages en costumes gris qui hurlent au rien et au trop. Et avant cela, Robert Wiene.

Quelque chose dans le costume comme symptôme de nous après nous-mêmes, dans un monde qui lui aussi se recycle et se fixe sur la peau alors que la peau progresse. Le plus profond c'est la peau, écrivait Paul Valéry. Peut-être, je ne sais pas, est-ce plutôt la sur-peau.
Il me parle alors de la fonction.
Le vêtement comme dispositif.
Et puis il raconte une scène.
Chez Hugo Boss.
Un costume. Il lève les bras. Trop serré désormais.
Le vendeur dit :
« Pourquoi auriez-vous besoin de lever les bras ? »
Et lui, presque sans savoir, répond :
« S’il y avait une rafle, comment je ferais ? »
La phrase dépasse celui qui la prononce.
Le costume est politique. C'est la société sur les bras. Mais chez Philippe Ramette, jamais de directives, pas de programme, mais des situations d'existence et le déplacement du regard.
Nous sommes au Nemours, un lundi 7 mars 2026, et Philippe Ramette songe aux sculptures qui flanquent, droites, la cour du Louvre.
Je pense, moi, au Modulor de Le Corbusier. Figure debout, en somme, dont la valeur n'a que le procédé. Et qu'est-ce qu'on y chante ? Je lui parle de Fernando Pessoa. L’absurdité, c’est le divin. Il ne contredit pas. Chez lui, l’absurde, c’est une méthode pour penser.
Et dans cette fissure : quelque chose comme un sourire.
Je lui demande des œuvres, qui ne sont pas des photographies.
Le miroir à ciel.
Refléter le ciel.
Supporter le ciel.
De toute évidence, là où voir dans un film de Bill Viola un film est une erreur, Philippe Ramette aussi est du côté de la performance. Les images sont résiduelles. Le médium lui-même est en costume.
Et puis, sans prévenir, surgit Caspar David Friedrich.
L’homme devant la mer de nuages.
Je lui dis que tout son travail pourrait être là.
L'artiste s'interroge :
quel chemin a été pris pour arriver là ?
et quelles sont ses pensées ?
Peut-être que tout son travail consiste à répondre à cette image.
Ou à ne pas y répondre.
À rester dans la suspension de la question. Car au fond, c'est la question de l'art.
Je lui demande comment il travaille.
Il dit : par le rêve.
Puis : par un chemin préparatoire.
Puis : le dessin.
Mais il ajoute aussitôt :
j’en fais très peu. Deux, en deux ans. Nécessaire, mais presque absent.
À la fin de notre échange, je lui demande : Quel souvenir pouvez-vous me partager, d’il y a dix minutes comme d’il y a dix ans ?
Il ne cherche pas longtemps.
Il parle de son enfance.
Il se déplaçait à l’horizontale dans l’appartement.
Il rampait.
Il grimpait.
Les pieds de table étaient des prises.
Les gens ne comprenaient pas.
Mais lui, déjà, faisait autre chose.
Il testait.
Il vérifiait. Il déplaçait le monde.
Et un jour, dans ce déplacement, il a su : le monde pouvait être autre que celui qu’on lui présentait. Chez Philippe Ramette, il n’y a pas de miracle, juste un pas de côté. En somme : il y a un corps, qui change plus vite que le costume, qui change plus vite que l'image, qui change plus vite que le monde. L'art de Philippe Ramette est sur le flanc de l'évidence, juste assez pour garder la bonne distance avec le temps, avec l'espace et les autres, juste assez pour dire : j'ai tout compris mais j'ai tout oublié. D'ailleurs, que fais-je ici, ai-je pensé, et à quoi ? Et vous, où êtes-vous ? Et finalement signifier le plus gros : le non-être dérive et accuse le prix du liminal. Selon Marcel Calvez, la liminalité désigne cette situation de seuil dans laquelle l'individu flotte dans les interstices de la structure sociale. Habiter l'entrée du monde pour le dire. Exiger d'être un vecteur, parfois au centre, souvent sur le côté. Et témoigner de la sorte.
Philippe Ramette ou l'acmé du métaphysique contemporain.
Matis Leggiadro
