Pierre-Elie de Pibrac : "Que cet univers devienne curieux de toi."

Rencontrer Pierre-Elie de Pibrac, c’est entrer dans un temps long. Photographe de l'étrange et étranger attentif, il travaille à faire impression du monde. Du Japon à Paris, son regard discret et son visage heureux recueillent la vie là où elle persiste : obstinée.

Pierre-Elie de Pibrac : "Que cet univers devienne curieux de toi."
Pierre-Elie de Pibrac

Je rencontre Pierre-Elie de Pibrac en novembre 2025, alors que Paris Photo reçoit ses premiers visiteurs. Arielle Wagner et moi-même nous baladions sans immense conviction parmi les accrochages du Grand Palais, quand émergea un travail sourd, sourd et précis, précis et lent : celui de Pierre-Elie de Pibrac. Je me souviens alors d'un homme agréable qui prend le temps du dialogue. Il nous donne vite à comprendre : Japon, lenteur, radioactivité, noir et blanc, qualité du papier. J'avais envie de le connaître. Ce 28 novembre, au Nemours, le photographe accepta mon invitation, à parler.

Entretien avec Pierre-Elie de Pibrac :

ML : Quel jour sommes-nous ?

PEDP : Aucune idée ! J'arrive à définir les lundis et les mardis, mais pour les dates…

ML : Ma première question te demande justement de remonter le temps… Tu n'es pas le premier photographe de la famille. Ton grand-père, Paul de Cordon, qui l'était aussi, a t-il été ton mentor ? Et si oui, comment ?

DOSSIER n°2 : La pesanteur et la grâce
« Deux forces règnent dans l’univers : lumière et pesanteur. » WEIL Simone, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, 1948, page 1 Ce nouveau dossier développé sur les mois de janvier et de février 2026 a pour mission de mettre en relief la dynamique ontologique de la création : le paradoxe. Mais pas

PEDP : Cette question me touche. Pour être sincère, il s’agit d’une histoire qui s’inscrit dans la durée. De 1990 à sa mort, en 1998, je vivais avec mon grand-père sans jamais réellement prendre conscience de son métier. Il collaborait notamment avec le Crazy Horse Saloon, et j’ai en quelque sorte grandi dans cet univers, sans le questionner : tout cela me semblait naturel. Le véritable déclic survient plus tard, aux États-Unis, alors que j’ai vingt ans et qu’un appareil photo se retrouve entre mes mains. Mais c’est surtout au retour en France, au moment de découvrir les images prises à New York, que je comprends. La rigueur qu’exige la photographie m’oblige à porter une attention nouvelle à la vie elle-même. À Paris, je rends visite à Pachou [NDLR : surnom de Paul de Cordon] et, dans sa maison du XVIᵉ arrondissement, je prends soudain la mesure de la réalité de son existence : un sous-sol aménagé par l’architecte du Crazy Horse, son laboratoire de développement, ses dix mille objectifs. À partir de là, je termine mes études de finance avant de repartir aux États-Unis, cette fois muni du matériel de mon grand-père. Je m’exerce alors à la technique, aux gestes répétés, cherchant peu à peu à dépasser mon ignorance de la photographie.

ML : Et ton travail, à toi, comment le définir ?

PEDP : Je travaille sur le long terme. Il faut éviter les deux-trois-semaines. Le premier travail mené dans ma logique fut celui de l'Opéra Garnier, qui m'a pris deux ans de ma vie, grâce à Brigitte Lefèvre [NDLR : directrice de la danse de l'Opéra de Paris de 1995 à 2014]. L'idée du temps long c'est que l'univers devienne curieux de toi. Et puis j'aime bien les choses qui ont été faites mille fois (rires). Puis il y a eu la série des trois grands voyages : Cuba, d'abord, d'abord sept mois puis deux ans, le Japon, et Israël. Le Japon, c'est particulier. Nous sommes partis vivre là-bas en famille. J'ai appris la langue. J'ai étudié la culture.

ML : Et tu n'as pas le sentiment d'être un européen qui débarque, un chien dans un jeu de quilles ?

PEDP : J'accepte le fait d'être un européen en lieu étranger, et donc d'être un étranger. Mais je travaille pour ne pas manquer de respect, pour me fondre. Et puis, c'est une vraie immersion, avec ma femme, avec mes enfants. J'avais les problèmes d'une vie là-bas, et la tension d'un quotidien. La beauté du Japon tient à ce que toute sa mythologie, toute sa mystique, repose sur le cercle et le prisme de la nature. Je me suis attaché à travailler intensément mais à petite échelle, la banalité du tous les jours, des individus, forment le tout de société. Mais ce n'était pas toujours évident.

ML : Quels seraient les deux temps forts de ta vie au Japon ?

PEDP : Quand la crise pandémique atteint le monde, le Japon ne nous prive pas de nos libertés. En famille, on a donc parcouru un vrai road trip dans le pays. Une lettre nous présentait et renvoyait à une fixeuse qui restait chez elle. Avec ma femme, Olivia, nous nous sommes fondus dans une culture autre, alors que le monde était à l'arrêt.

ML : Et cette décantation de vos vies, comment la lire dans ton travail ?

PEDP : J'ai fini par envoyer des appareils photos jetables et des carnets de notes à la population locale. Les gens s'engageaient à témoigner de thèmes qui me semblaient importants au Japon, comme les évaporés, la mort solitaire ou le harcèlement scolaire. J'ai reçu des photos au compte-goutte. J'allégeais ma charge tout en travaillant avec la confiance des locaux.

Pierre-Elie de Pibrac, Mono no Aware #2

ML : Peux-tu me parler de la photographie que j'ai découverte à Paris Photo ?

PEDP : C'était à Fukushima. Dans un lieu, où, semble-t-il, les employés venaient faire du karaoké entre collègues, fumer et boire un peu. Dans un endroit où l'air était bloqué depuis dix ans (la porte était entrouverte, ouf !). Quand je vois cette orchidée en pleine lumière, vraie, entretenue du côté de la vie par un goutte-à-goutte depuis le plafond abîmé, je trouve la rencontre exceptionnelle. J'ai voulu capturer l'inquiétante étrangeté de la scène visible, de cette transmission d'après les âges. Le temps de pause a été très long. J'ai utilisé la chambre et un verre dépoli. Je réglais une molette puis je sortais respirer. Puis je revenais régler une molette. Puis je ressortais. Etc. C'était tellement irradié que techniquement et temporellement, ce fut laborieux. J'ai eu besoin d'un jour de pose. Quand je suis revenu en France, j'ai tout de suite remarqué mes cheveux blancs.

Still Life

ML : Comment vivez-vous la réception du Taylor Wessing Photographic Portrait Prize de la National Portrait Gallery ? Ce prestige vous assure t-il ou vous désengage t-il dans l'intuitivité de votre travail ?

PEDP : En fait, je suis ravi, évidemment, mais ce n'est pas ce prix qui me marque particulièrement. J'ai reçu le Prix International de la Photographie de Levallois pour mes photographies cubaines. Il y avait des milliers de personnes en face. Ce prix m'a fait passer un cap. Il y a aussi cette grande famille artistique qui s'est formée, de la BNF à la MEP, et qui m'est chère. Et je dirais que je suis encore aujourd'hui très reconnaissant de l'exposition que j'ai eu au Musée Guimet. Là : c'était très émouvant. Il a fallu deux ans et demi de travail.

ML : Nous allons refermer cette interview avec ma question maintenant habituelle. Peux-tu me confier un souvenir d'il y a dix ans comme dix minutes.

PEDP : C'est très difficile, car je viens de terminer un livre avec des centaines de souvenirs ! Je crois que le grand souvenir est celui du parvis de l'Opéra Garnier. Je revois Olivia me dire qu'elle ne pouvait pas rêver plus beau cadeau : la photo est viscéralement installée dans ma famille.

Matis Leggiadro