L’écrivain qui fume la mer : Simon Johannin à Marseille

Simon Johannin écrit comme la mer cogne : fureur, éclats, absences. Marseille le traverse, l’arrache, le polit. Dans ses mots : des crabes, des soleils, des restes, des fils noués. Un être mouvant, libre, dispersé, tenant debout entre colère, eau et lumière.

L’écrivain qui fume la mer : Simon Johannin à Marseille
Simon Johannin

Il y a des auteurs qui surnagent.

Simon Johannin vit et travaille à Marseille. Sans doute la ville a-t-elle sur lui l’effet d’un mystère ou d’une bouée de sauvetage.

La littérarité de sa plume est folle, traversée de pertes de prises. Pourtant, les ancrages existent, dessinés par une conscience portuaire, volatile, qui absorbe la liberté du senti, du vécu, du vibré. Pour la critiquer, je dois passer par des carrefours, tisser des liens et accepter de me perdre. Quelque chose, dans son écriture, évoque la fureur des Mamelouks — cette rage serpentine qui consume, comme chez Ahmad ibn Muhammad Abû Tahir al-Silafi, au XIe siècle — autant que l’imaginaire baroque, où l’eau fait l’amour, où les dieux confondent les visages des cochers incendiaires, selon les visions de Théophile de Viau.

DOSSIER n°1 : l’irrévérence
Bienvenue dans un dossier qui ne se contente pas de regarder le monde : il le fixe dans les yeux. Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-YorkChez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules
« Elle se consuma de rage en agitant sa langue comme le font les serpents. » Ahmad ibn Muhammad Abû Tahir al-Silafi
« Les ondes qui leur font l’amour […] Le Dieu de l’eau […] Pense voir ce jeune cocher / qui fit jadis brûler le monde. » Théophile de Viau

Les textes de Simon Johannin, dont la carrière littéraire est un sanctuaire de calcaire bouffé de Soleil, sont essentiellement courts et étouffants, appréciés pour leur côté mange-air et leur phraser proustien du XXIe siècle – récits d’asphyxie volontaire.

Je ne sais pas ce qui agite l’écrivain, mais une chose est sûre, sa ville, Marseille, le supplante souvent et lui rivalise de luttes symboliques pour rester cet être libre d’eaux et de cigarettes qui le caractérise. Il est un retour de plage, tout humide, tout mouillé, tout lustré, trop vite séché.

Entretien avec Simon Johannin :

ML En parcourant tes textes, j’ai lu, de Nous sommes maintenant nos êtres chers à Ici commence un amour :« Les ruelles d'une ville où, chaque soir, les étoiles se rendent […] – Et l'étoile ? – Roule un autre pétard et je te raconte l'étoile. » Tu dis fouiller cette étoile comme le « parachèvement du reste ». Qu'est-ce ?Le lieu de ce reste et de cet absolu ?

SM Je fouille surtout les restes. Les sédiments, comme ce qui n'est pas encore retombé alors que tout est parti. J'observe la suspension du vide là où tout vient d'arriver, et où tout a déjà disparu. Écrire, c'est comme coudre. Écrire un livre, c'est un ouvrage de patience à la fin duquel il faut faire un nœud, puis couper le fil. Quand le fil est coupé, le livre a fini de s'écrire.

ML On a beaucoup écrit sur Marseille. Comment « la ville ocrée, telle qu'elle apparaît un instant à un brusque tournant de la voie ferrée au-dessus de l'Estaque », selon les mots de Richard Cobb, fabrique-t-elle des méandres de feu en toi ?

SM C'est compliqué à expliquer. Une certaine stimulation des sens évidemment, mais aussi – et surtout – un rapport très franc à la dimension sacrée du monde. Marseille est également la première ville que j'habite où j'ai pu structurer un quotidien autour d'habitudes, une certaine routine donc, ce qui est une très bonne chose pour l'écriture. C'est aussi un port, je suis donc toujours très heureux d'y rentrer, et très heureux d'en partir.

ML Tes textes sont pollués de métaphores crabesques, marines, solaires. T'imagines-tu écrire depuis Londres ou la campagne, de laquelle tu viens ? Où écris-tu d’ailleurs, aujourd’hui ?

SM Londres, pourquoi pas, avec plaisir oui, tout ce qui est vivant m’intéresse. La nature qui m'a vu grandir par contre, j'y ai passé trop de temps. Et je pense avoir plus intéressant à vivre que ce que je connais déjà mieux que moi-même.

Je sais que ce que j’écris est de toute façon imprégné du paysage et des humeurs qui m'entourent. Me déplacer, m'installer quelque part, c'est accepter d'être en porosité avec ce qui m'enveloppe. Si c'est de crabes, de soleil et d'ordures dont je suis entouré, alors il est logique que ces éléments veulent se voir écrire. Le monde est plus fort que moi, où que je sois, c'est lui qui m'influence et me pénètre. Il reste tout de même qu'en-dessous d'un certain nombre d'humains au kilomètre carré, je m'ennuie assez vite. Tout ce que j'ai écrit depuis 5 ans, les 5 derniers livres, je les ai écrits avec la présence de la mer.

ML Ton existence à Marseille me semble inonder ta sensualité, et les dos, les culs, les cheveux et les désenchantements sont pulsés par les roches et l'eau qui recommence. Où est ton paradis intérieur ? Est-il tombé dans un port ? Dans Le Dialogue, le passage des « eaux invisibles » à « ce lit » s'opère presque magiquement. Le paysage est-il dans ton lit ?

SM Le paysage de l'écriture est en réalité partout où on veut bien le voir. Je pense qu'il est possible de perdre l'épaisseur qu'il faut dans une multitude d'endroits, il faut simplement trouver le sien, que ça soit le bon. Où, pour le dire d'une manière plus directement poétique : Tout me ramène à ce fragment d'amour découvert en chaque chose.

ML La violence de Marseille, qui longtemps en a fait un objet de répulsion du parisianisme bien pensant, est aujourd'hui un horizon d'attente pour les idéalistes. Prétends-tu y participer ?

SM Étant de culture méditerranéenne, je n'ai pas la sensation que Marseille soit une ville violente, ou que la violence soit un de ses principaux attributs. Je la trouve très dense et très calme, sauf certains soirs, où tout semble remis en jeu. D'une manière générale, je n'aime pas trop ce qui a attrait à la réputation. Si Marseille fait peur aux bourgeois du nord, cela fait d'elle une ville plus amusante, effrontée, espiègle, que violente à mes yeux. Il y a surtout une réalité politique d'anti-centralisation – très active ici - dans la construction de cette identité.

Marseille est une des rares villes de France, avec Saint-Étienne et Lens, où les classes populaires ne sont pas constamment humiliées d'être qui elles sont, et c'est cette dignité qui perturbe l'oligarchie. Une ville qui vit assez bien ensemble, en autonomie, qui s'arrange de sa misère sans lui demander l’aumône, c'est inquiétant pour le pouvoir.

Plutôt qu'un horizon d'attente pour les idéalistes, j'ai surtout la sensation qu'elle est devenue un eldorado de l'immobilier pour jeunes héritiers et entrepreneurs aux dents longues. Bien sûr, tout le monde a le droit d'ouvrir un bistrot, mais la délicatesse invite à nous épargner la tireuse à kombucha, et à garder à sa carte un anis que l'on peut payer d'une seule pièce.

Quant à ma participation, je ne sais pas. Il est évident que les artistes s'installent d'abord là où ils le peuvent, et que la présence des plus riches d'entre eux changent le visage des villes en quelque chose de moins populaire. Pour ma part, je ne suis ni propriétaire, ni naïf, j'essaye simplement de faire attention à ne pas voir la ville comme une ressource, mais comme une entité avec qui je dialogue, à qui je dois rendre et donner.

ML Jean-Christophe Bailly, dans sa rencontre avec la ville, s'arrête sur le mensonge d'un désordre absolu, en réalité balancé par l'ordonnance architectonique de Marseille. « Peut-être aussi parce qu'existe à Marseille, derrière l'agitation et le côté hâbleur, une sorte de réserve et de discrétion. » Es-tu d'accord ?

SM Tout à fait. Parce que Marseille est un ancrage méditerranéen, que les cultures méditerranéennes sont familiales, et que les choses s'y passent, s'y vivent et s'y règlent la plupart du temps en famille.

Simon m’étonne. Quand je le lis, il m’apparaît énervé, en colère, spirituel et effronté. Quand je le rencontre, il m’est calme, suspicieusement tranquille, éthéré, envolé.

ML Dans Le Dialogue, tu écris : « – Promets-moi de ne jamais faire de moi l'objet d'aucune magie. – Je te le promets. »Y es-tu parvenu, dans ta vie, de quelque façon que ce soit ?

SM Il m'a fallu un certain temps pour comprendre la part magique que comporte l'écriture, et sans doute n'ai-je pas encore tout compris, on n'est jamais au bout de sa peine. Je veille en tout cas maintenant à n'enfermer personne dans une image, une représentation qu'il n'aurait pas choisi. C'est ma manière à moi d'y arriver.

ML Ton nouveau livre, Le Fin Chemin des Anges, porte-t-il à nouveau Marseille au milieu du ventre ?

SM Le Fin chemin des anges n'est pas en lien direct avec Marseille, bien qu'il en partage la mer comme paysage. Il commence à Toulon, pour très vite se déporter – comme le sont ses personnages – vers l'île du Levant, la plus éloignée des îles d'or, au large de Hyères, et sa colonie pénitentiaire où, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, furent enfermés un millier d’enfants. Ce roman raconte la vie et la mort de l'un d'entre eux, Louis, un garçon au cœur pur dans un monde qui depuis longtemps a oublié le sens de ce mot.

En un sens, il n’y a pas de lieu chez celui qui imagine sa « tête au pôle Nord » et ses « couilles au pôle Sud », son « bras au Japon » et « l’autre en Californie ». Pourtant la mer, qui arrive à Marseille puis la quitte, est la caractérielle destination d’un quotidien mouvement de pensée pour Simon Johannin, dont les milliers de mots sont rattrapés par les crabes et les étoiles. Un être cher, disloqué de sentiments, a trouvé son port d’attache.

L’exposition CORPUS MARSEILLE du Centre international de poésie de la ville lui a rendu hommage jusqu’au 6 septembre 2025. Les publications coulent. Marseille a trouvé son plus bel ambassadeur.

Matis Leggiadro