Victorine [nouvelle noire]

Dans le train lancé vers le Sud, un père tombe, une enfant se relève. Victorine fuit la mort, court dans l’herbe jusqu’au sanglot du ciel. Au cœur du jour sang, une vache veille — et la vie, vacillante, continue de fleurir malgré l’ombre.

Victorine [nouvelle noire]
Photo : Christopher Campbell

Benjamin est un militaire déguisé en professeur de lettres.

Un peu coincé dans son pantalon bleu, serré au niveau des cuisses, à peine évasé au-dessus de ses chaussures noires, longues comme de petits ballons de rugby dégonflés par le temps, Benjamin est coiffé de quelques cheveux bruns ramassés en fagot sur un crâne lisse et légèrement luisant. Son visage, facétieux et rusé, presque symétrique et légèrement enfoncé, se termine en un grand front plissé d’étonnement. Car l’homme qui porte un gilet vert-gris est sûr d’être raisonnable et, plus encore, de vivre du bon côté. Moral, il a jugé autant de fois que les vaches broutent leur ennui. Benjamin fêtera ses quarante ans en mars prochain, autour d’une bière tiède et d’une vie d’homme de chasse. Dans un lit, tard, une indolente femme viendra couvrir son désir. C’est une chose étrange que cette aventure du corps chez les prédits à l’insuccès du cœur. Benjamin donne envie de faire demi-tour, allez savoir pourquoi. Son petit nez de reptile, cette petite arête qui aurait si bien reçu la cotte de maille, doit jouer sa part dans la formation du rejet. Un temps, Benjamin avait été l’homme de quelqu’un. Aujourd’hui, sur les bras de l’homme de personne, une fille, Victorine : les dents dehors, un petit air de fée, et l’envie de parler comme une roue de calèche. Benjamin et Victorine doivent prendre un train ce jour, vers quatorze heures. Benjamin s’est levé avec l’air de la détresse, ce matin, et Victorine se demande pourquoi depuis l’aube. C’est que son père n’est pas professeur de lettres et que la cotte de maille dissimule les orbes et leur vérité.

DOSSIER n°1 : l’irrévérence
Bienvenue dans un dossier qui ne se contente pas de regarder le monde : il le fixe dans les yeux. Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-YorkChez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules