Yves Torres : depuis Marseille, le Typhon des livres

À Marseille, les Éditions du Typhon inventent une littérature ardente : artisanale, visuelle, habitée. Yves Torres y poursuit un rêve d’énergie et de textes puissants, où le monde affleure sous chaque couverture.

Yves Torres : depuis Marseille, le Typhon des livres
Yves Torres par Matis Leggiadro.

Yves Torres est jeune. Il arrive à la terrasse de la Samaritaine, à Marseille, pile à l’heure. Il est 17 heures. Lorsqu’il s’adresse à moi, il se penche en avant, comme sur ses projets, avec la conviction du faire et de l’action. Il sort tout juste de son bureau.

Nous sommes en juillet 2025.

Yves Torres fonde les Éditions du Typhon en 2018, à Marseille.

Je l’interroge sur sa maison d’édition, sur ce qu’elle provoque, sur ce à quoi elle s’attache : faire apparaître, faire exister, depuis Marseille, vers le monde.

ML — Pourquoi Marseille ?

YT — Quand j’arrive à Marseille, la ville est une belle endormie… enfin, une belle. Endormie, c’est certain. Je venais de Paris, avec l’envie de faire la différence dans le monde de l’édition. En fait, c’est une affaire de circonstances. J’ai fondé les Éditions du Typhon ici, à Marseille, parce qu’il y avait des choses à faire, et parce que les conditions matérielles étaient réunies pour m’y installer. Nous bénéficions d’un réseau, de soutiens financiers, et d’un environnement locatif bien plus favorable au développement de la maison qu’à Paris.

Quand Marseille devient Capitale européenne de la Culture en 2013, tout s’accélère. On édifie à la Joliette des structures qui déjouent la gravité. On invente le MUCEM et on le relie au fort Saint-Jean. La modernité se noue à l’ancien, et la ville s’invente plus propre, plus riche, plus bourgeoise. La reconstitution de la Grotte Cosquer, l’aménagement des axes principaux de la ville, dont la piétonnisation de la Canebière, sont autant d’exemples d’un renouveau culturel au sein de la plus ancienne ville de France, fondée en 600 avant notre ère.

Pourtant, cinq ans plus tard, la ville souffrait déjà d’un désamour des projecteurs. Aujourd’hui, Marseille s’installe durablement comme un épicentre du Vieux Continent en matière de création contemporaine, de littérature engagée et d’archéologie préventive.

Les Éditions du Typhon sont de cette histoire.

Dossier n°3 : Violent désir de mutation, l’être-société.
Le monde est secousses, est bascules. Si seulement nous pouvions prévoir les chutes, anticiper les doutes. Depuis le jardin de Marine Lanier, duquel poussent les peaux des autres, les vêtements de conscience des êtres, nous voyons le drame arriver sans rien y comprendre. Philippe Ramette avait tout compris : il s’

YT — L’élément clé de notre maison, c’est le graphisme. Nous travaillons nos visuels et nos couvertures de manière à accompagner le texte, mais surtout dans le dessein d’accompagner le lecteur. D’aller chercher en lui le désir de lire.

ML — Avez-vous l’impression de participer à la boboïsation de la ville ?

YT — Je crois que le côté in de Marseille vient surtout des photos d’influenceurs sur Instagram. Si les livres avaient ce pouvoir de renversement, j’adorerais.

ML — Quelle place accordez-vous au romanesque dans votre sélection ?

YT — Nous fonctionnons à deux. Je travaille avec mon frère, qui vit à Lyon, et nous ne choisissons que les textes qui nous emballent tous les deux. Je suis convaincu que le romanesque est partout. Nous ne sommes pas encore allés du côté de l’autofiction – peut-être n’avons-nous pas encore eu les bons textes entre les mains… On ne s’en sent pas capables.

ML — Cela vous singularise. L’autofiction est pourtant largement appréciée et publiée.

YT — Oui et non. J’ai fondé les Éditions du Typhon avec Pauvert en tête, ou les Éditions de l’Olivier, plus contemporaines.

ML — Votre maison est très proche des Éditions du Sous-Sol, à Paris. Eux aussi soignent leurs couvertures. Pourtant, des libraires m’ont confié que certains lecteurs sont parfois refroidis par de tels objets d’art à 20 euros. L’attention portée à l’objet-livre le rend assez hybride, non habituel.

YT — Ce que vous dites là, on y pense beaucoup. On se bat pour ne pas être perçus comme des éditeurs de niche. Nous publions des textes qui peuvent être lus, et qui touchent, sans trop de détours. Et, par les images, nous parlons plus fort. Parce qu’on veut aussi accompagner nos ouvrages, et les auteurs avec lesquels nous travaillons, de la meilleure des manières. On joue dans la même division que les grands groupes, mais pas avec les mêmes armes.

ML — Comment interagissez-vous avec Marseille ?

YT — En fait, nous publions beaucoup de traductions de textes anglophones, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma. Cela nous a permis d’organiser des événements transdisciplinaires, notamment avec Les Variétés ou le Vidéodrome, dans une perspective plus sociale. À l’échelle de la région, nous sommes également présents lorsqu’il s’agit de médiation ou de montage d’expositions itinérantes pour les médiathèques, comme ce fut le cas en 2022 pour le bicentenaire de la mort d’E.T.A. Hoffmann.

Les Éditions du Typhon sont subdivisées en trois collections. Après la tempête regroupe aussi bien des traductions inédites que des rééditions d’introuvables ; Les Hallucinés se consacre à une littérature étrange, inclassable, aux frontières des genres et au bord de la folie. Enfin, Soleils noirs est la collection de poche, qui prend le relais quand les grands formats sont épuisés.

J’ai lu, dans la collection Après la tempête, L’Heure des garçons d’Andreas Burnier, un roman néerlandais traduit par Mireille Cohendy.

Je l’ai choisi parce que la couverture parlait de soleil, de lumière, d’eau et de piscine, et que je venais à Marseille. Ce que j’ai découvert, c’est l’univers traumatisé de la Seconde Guerre mondiale en Hollande, introduit par l’espiègle ton de la romancière qui, sous couvert de simplicité narrative, jette des lances de feu dans nos petits cœurs. La couverture m’a trompé, en un sens, et c’est pour le meilleur. L’École donne toujours à lire les mêmes titres, et si Primo Levi est incontournable, Andreas Burnier ne l’est pas moins :

« Le vin du bouleau était très amer, imbuvable à vrai dire. Mais en faisant comme si cette boisson renfermait des propriétés particulières, nous trompions la faim. Nous jouions à “manger”. Les gamins allemands jouaient aux soldats, les Mongols jouaient aux Alliés, les juifs aux évacués, le fermier jouait au fermier. »

Et puis c’est un roman queer, le récit d’un garçon-femme, Simone, qui voudrait faire disparaître ses seins et plonger dans l’eau de la piscine, à l’heure des garçons. Un être travaillé, inquiet :

« Au moment où, à neuf ans, on ouvre la porte du salon, le secret du soir s’envole. »

Plus loin :

« J’impose ma volonté à la maîtresse […] elle me laisse faire mes devoirs, comme les garçons. »

Le monde hollandais était celui des hommes, de la violence qui les anime ou les annihile. Pourtant, Simone, ce garçon mal tombé dans le corps d’une femme – sauvé de la violence armée par ce corps, rattrapé dans une forêt ou une voiture par l’hybris des hommes – survit en facéties d’esprit et en nostalgie douce.

ML — J’ai le sentiment que la qualité de votre sélection, comme l’exigence de l’image de la maison, sont dues à votre rapport familial au travail. Est-ce que je me trompe ?

YT — Le bon mot est artisanal. Déjà, on fonctionne à deux pour la sélection des textes. Je crois que dans les trucs trop collégiaux, on se perd. Artisanal est un terme qui me tient à cœur, parce qu’on fait tout : les tâches ne sont pas segmentées. Évidemment, nous travaillons avec un distributeur, mais on passe beaucoup de temps sur le terrain. Ces derniers mois, on a rencontré plus de cent libraires. Le maillage sur le territoire est capital.

ML — Ce côté sincère, je le retrouve dans votre catalogue, où les enjeux sociaux se conjuguent au romanesque.

YT — Tout à fait. Nous publions de la littérature qui porte en elle les questions de société – mais, avant toute chose : une énergie.

Depuis notre rencontre, le monde de l'édition s'étiole et s'affaiblit. Après une rentrée littéraire remarquée pour les Éditions du Typhon, avec la plume de Glen James Brown et L’histoire de Mother Naked, la maison poursuit son travail et donne de l'espoir. Il y a des éditeurs que l'on ne peut acheter.

« Adossé au mur ce jour-là, Walter, tu parlais tout en regardant, morose, au-delà des collines infinies. » (Glen James Brown, L’histoire de Mother Naked)

Il n’y avait pas meilleure ville que Marseille pour accueillir le siège d’une telle vision éditoriale, portée par le souffle, la griffe, les textes venus d’ici, et surtout d’ailleurs. Dans leurs grands bureaux, à deux pas du Palais Longchamp, Yves Torres me reçoit avec l’assurance d’être du bon côté de l’histoire.

Matis Leggiadro

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