Banksy-Ramette : la politique des images

La sculpture « Blind Faith » de Banksy rappelle fortement l’univers de Philippe Ramette, qui met en scène depuis des décennies des hommes en costume confrontés au vide et au déséquilibre.

Banksy-Ramette : la politique des images
Photomontage / Fig. 1 : Banksy, Blind Faith, Londres, 2026. / Fig. 2 : Philippe Ramette, Éloge du pas de côté, Nantes, 2018.

ÉDITORIAL. Banksy est un artiste que presque tout le monde connaît au Royaume-Uni. Il est également devenu un phénomène international, admiré pour son regard contestataire sur la politique mondiale. Il ne fait aucun doute qu’il a su saisir l’esprit de notre époque. Aux yeux de beaucoup, il incarne la preuve la plus éclatante du pouvoir de l’art. Il intervient dans un monde si frénétique que seul un message immédiatement lisible, semblable à un pictogramme routier, semble encore produire l’effet recherché. Parmi ses œuvres récentes figure une sculpture intitulée Blind Faith, apparue comme par enchantement à Waterloo Place, à Londres. Dans le tumulte provoqué par Trump, son message ne pouvait être plus actuel. Dressée sur un socle, elle représente un homme en costume s’avançant dans le vide, le visage recouvert d’un drapeau. L’image semblait alors parfaitement juste : celle d’un dirigeant d’une aveuglante stupidité, sur le point d’entraîner les hommes au bord du précipice. Cependant, l’œuvre ne constituait guère plus qu’une formule frappante destinée à commenter l’actualité immédiate. Elle n’a pas vocation à durer, et Banksy passera bientôt à sa prochaine observation incisive. Lorsque j’en ai discuté avec mon confrère, l’historien de l’art Matis Leggiadro, il m’a expliqué que l’artiste français Philippe Ramette avait déjà créé des sculptures comparables et que son travail avait peut-être nourri le concept de la posture précaire mise en scène dans Blind Faith. Une question se pose alors : Banksy s’est-il rendu coupable de plagiat ? Dans le texte qui suit, Matis propose une analyse équilibrée des deux sculptures.
Cathy Bell, correspondante en Écosse

Banksy. Un des seuls artistes vivants que tout le monde connaît. Pourquoi ?

J'ai du mal à en être certain. Peut-être est-ce dans ces déclamations pour un monde meilleur qu'il faudrait chercher la réponse. Car si ses compositions sont les images-slogans les plus médiatiques du siècle jusqu'alors, rien ne sauvera le blême sens du dessin de l'artiste. Au début, le graff n'engage rien d'autre que sa forme disparitionniste et le choc, bien sûr, de son apparition. Cependant, l'attente du public, qui a fait de l'artiste une star, aurait pu le questionner sur l'importance de son travail préparatoire.

Je me souviens de mes premiers temps dans ce monde de l'art. Et de la fois où le galeriste français Marc Berthalon m'a montré un multiple de Banksy qu'il avait acquis avant tout le monde. Il s'agissait d'un homme au jet de fleurs, sur papier rose. J'avais trouvé l'ensemble élégant et peu crieur. Juste ce qu'il fallait de sensibilité et de revendication pour être du côté de lui-même. Banksy traçait sa route avec intelligence. L'esprit de synthèse qui poussait en lui était formidable. C'était un homme qui avait vécu. Impossible qu'il soit si jeune, me disais-je.

Il y a quelques semaines, tout le monde l'a vu, Banksy a dévoilé sa sculpture Blind Faith, à Londres, Waterloo Place. Un homme en costume avance, jambes tendues sur le vide, le visage étouffé d'un voile. Un drapeau à l'emblème illisible déshumanise un homme, rendu à la rigidité idiote de son service militaire pour un monde qu'il méconnaît. Et si Banksy a toujours cultivé un esprit de contrebande, la sculpture rappelle trop le travail d'un artiste français, tout juste lauréat du Prix de sculpture François Masson de la Fondation Louis Le Masson et François Masson – Académie des beaux-arts.

Philippe Ramette phosphore une pensée du « pas de côté » depuis des décennies, renversant photographiquement, avec Marc Domage, les perspectives du monde et, dans l'espace public, notre attention au visible. Le visage est percé d'inconnues, d'un vide légendaire qui est celui de l'évidence. À chaque fois, c'est un homme en costume qui est mis en scène, le même, l'artiste lui-même. Dans un costume noir. C'est l'histoire d'un déplacement, d'une sortie des foules.

Tout commence pour lui dans l'enfance, alors qu'il traverse le salon de son appartement à l'horizontale, décidant qu'un pied de table pouvait être une prise, à laquelle on s'accroche, laissant le monde chuter. Ce rapport au vide, au monde à la bascule et à ce costume noir, beaucoup l'ont, à tort, lu comme un puissant triptyque esthétique.

Dans une récente interview, il m'a raconté cette histoire :

« Chez Hugo Boss.
Un costume. Il lève les bras. Trop serré désormais.
Le vendeur dit :
"Pourquoi auriez-vous besoin de lever les bras ?"
Et lui, presque sans savoir, répond :
"S'il y avait une rafle, comment je ferais ?"
La phrase dépasse celui qui la prononce. »

Philippe Ramette : Habiter l’entrée du monde
Je rencontre Philippe Ramette : voix basse, monde de biais, chute suspendue, image qui tient. Un corps en costume pense plus loin que lui. Entre Vladimir Jankélévitch et Caspar David Friedrich, l’art demeure question. Rien ne répond.

En somme, le costume est politique. C'est la société sur les bras. Mais chez Philippe Ramette, jamais de directives, pas de programme, mais des situations d'existence et le déplacement du regard. Personne ne nous empêche de lire, pourtant, la revendication d'un monde pris dans sa folie, à hauteur d'une contemplation creusée par un sens de société en état de vidange.

En France, l'œuvre qui fait grincer pour sa similarité avec celle de Banksy est à Nantes : Éloge du pas de côté, place du Bouffay. Je laisserai le lecteur se faire son opinion. D'ailleurs, Banksy peut avoir méconnu jusqu'ici le travail de Philippe Ramette, ce qui n'empêche pas aujourd'hui une reconnaissance fraternelle. En effet, à vouloir se faire passeur de visions lucides, ne pas manquer de citer ceux qui inspirent, et qui ont déjà fait ce voyage, me semble être le minimum. Dans un monde en état de déliquescence, où la culture est en danger de mort, éclipser les formes acquises pour soumettre les siennes est source d'interrogations. Il n'y a que Jésus qui s'autoréférence. Jésus a son Église. Je milite pour que l'art ne soit pas une religion.

Matis Leggiadro