ORLAN : “Je jouis quand on me dit que je suis belle”

Présidant une salle baignée de soir, au cœur de Paris, ORLAN apparaît : corps baroque, souffle insurgé, beauté renversée. Elle fabrique des vies, des identités, des mondes. Entre colère pure et progrès rêvé, sa voix éclaire les ombres et sculpte la vérité pour qu’on n’en meure pas.

ORLAN : “Je jouis quand on me dit que je suis belle”
ORLAN

Le soir tombait sur Paris, et les immeubles du 5e jaunissaient doucement sous les éclairages artificiels. Arrivé au numéro 4 de la Rue des Irlandais, on m’indiqua le premier étage. Là : une salle vitrée au sein de laquelle une table oblongue en bois clair donnait au moment l’intensité d’une assemblée, ou d’une secte, c’est à voir. Au bout de la table et au fond de la salle, une créature silencieuse et très incarnée, rehaussée de poudres légères et pailletées. Tout un petit monde s’organisait pour la lumière. Un être au regard nimbé de rose tendit son téléphone :

Regarde, la lumière... Tu ressors bien. — C’est pas si bien.

Plus tard, et alors que deux hommes de manière et une femme à l’attitude visible et audible s’affairaient à bien faire, l’icône rosée recommença :

Regarde... — Trop loin.

Un peu de temps... et vous ne me verrez plus... encore... un peu de temps... et vous me verrez

Et la salle se remplissait à mesure des minutes. Comprenez, c’était un jour particulier, un jeudi de grève.

Je suis ORLAN, dans la mesure du possible et quand je le peux.

Artiste pluridisciplinaire, être humaine en chair, manifestante de l’image et de la vie qui ne croit pas en l’esprit – ne lui demandez pas pour l’âme, et n’aime pas l’enfance parce qu’elle est trop « mièvre », ORLAN est à la table en bois, ce que Jésus, étrangement, est à sa Cène.

ORLAN abhorre les religions et n’aime pas mieux le « harcèlement du football », et tout ce qui, génériquement, pourrait la soustraire à sa liberté de corps, à sa liberté de femme, à sa liberté d’artiste, et à son droit au j’en ai rien à foutre. Il faut dire que ORLAN est une des artistes les plus marquantes de notre présent et que son œuvre est l’objet d’un culte planétaire.

Quelques années après le scandale provoqué par mes opérations chirurgicales, j’ai commencé à entendre Tu es belle, ce à quoi je répondais systématiquement Non ! M’as-tu regardée ? Avec mes cornes !, et là j’entendais Mais ça te va bien. Je jouis ! C’est l’aboutissement de ma performance. J’ai réussi à montrer que la beauté n’est qu’un diktat inscrit dans une réalité socio-historique précise et que tout cela n’a aucune valeur. Il était donc possible de manifester sa beauté !
DOSSIER n°1 : l’irrévérence
Bienvenue dans un dossier qui ne se contente pas de regarder le monde : il le fixe dans les yeux. Blattes, Bible et maquillage : Jean-Luc Verna avant New-YorkChez Verna, la voix mène comme un sort. Corbeau rieur, icône charbonneuse, il parle d’art, de corps, de colère et de rire. Jules

ORLAN a dégommé l’indésirabilité et par là, elle est devenue une star. D’ailleurs
l’auditoire était très jeune, ce soir. Elle rappela dans la force de sa posture sa propension au mouvement. Je remarquai :

« Veux-tu un micro ?
— Oui.
— Un micro de table ?
— Non ! Il m’oblige à ne pas bouger du tout. »

Or, ORLAN croit au progrès, rejette la décroissance et circule entre la sculpture, la
peinture, l’installation, la performance, la photographie, la musique récemment, l’écriture, la vidéo, la performance, entre autres choses. Mais impossible de la qualifier de « touche-à-tout » : « je ne touche pas à tout, contrairement à ce que
la critique a parfois écrit, j’utilise à dessein ce qui servira au mieux mon concept. » Et par là je dois écrire combien son travail s’inscrit dans la veine artistique de Bernini, ce qu’elle assume très vite : « le Baroque m’a beaucoup appris. » Et pour celles, ceux et celleux qui n’auraient pas idée de son travail monumental de sculptrice, ORLAN parle : « forcément, la télévision et les journaux ne parlent pas de la même manière d’une performance et d’une sculpture. Ce n’est pas une raison pour m’appeler l’artiste de la performance ! » Pour elle, être attaché à une pratique artistique est tout à fait anachronique.

Pour qualifier son œuvre, ORLAN parle de corps et seulement de cela, de décharnement, de chair, de vulve, de « queue », de corps, de corps, encore : « je
fabrique des corps ». Et ORLAN déteste L’Origine du monde de Courbet : « c’est le
pire, c’est une handicapée, le type qui a fait ça est un serial killer sadique. »

Ceci est mon corps, ceci est mon logiciel

ORLAN est une voix, un souffle fort dans le micro : « à toutes les femmes qui sont encore des ombres : arrêtez de pleurer, et parlez haut et fort et ayez quelque chose à dire ! » Et si elle ne veut pas « faire le procès de Picasso » tout en le faisant, elle n’oublie pas de mentionner que « Dora Maar aurait pu se tirer. » ORLAN est une cicatrice du monde et un cicatrisant pour celles, ceux et celleux qui n’y sont pas. Il s’agit de « faire de sa vie une œuvre d’art différente que celle qui était au programme. » D’ailleurs, « l’anatomie n’est plus le destin et ne devrait plus l’être. »

L’éternité et un jour

ORLAN semblait bouleversée par l’immortalité des cellules cancéreuses, cette
renaissance mortifère, et exhortée au monde par ces technologies nouvelles capables de prendre soin du vivant. « Les technologies ne m’intéressent que si je
peux dire quelque chose à travers elles ». ORLAN fait avec son temps, le nôtre.

Je t’autorise à être moi, je m’autorise à être toi

Quelque chose apparaît : il y a un monde que ORLAN choie et dans ce monde-là, elle a choisi ses êtres : chaque vie présente à ses sens, le jeune homme au regard nimbé de rose, les hommes de manière et cette femme dont on entendait la voix.
Pourtant, il y avait une vibration amère dans ses mots, un son rauque malgré la beauté du soir. Cela devait être le racisme, les guerres, la violence... tout ce qui ébranlait sa foi dans le progrès.

Une seule question :
« L’art est-il votre religion ?
— Non ! Mais... j’y consacre tout mon temps. Effectivement, c’est une concentration totale. Mais vous savez, votre question n’est pas évidente. Je vous cite Nietzsche : L'art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. »

Matis Leggiadro