Céline du Chéné, de la marge au passage : la révérence aux Autres
Dans les sous-sols du Moulin Rouge, une voix perlée surgit : celle de Céline du Chéné, amie, passeuse de vies, cabaret en clair-obscur. Entre silence, Hardy murmurée, créatures et fidélités, elle éclaire les marges d’une écoute qui sauve et d’un monde qui danse au bord.
Je rencontre Céline pour la première fois, alors que Sarah Olivier m'invite au Cabaret de la Barbichette, dans les sous-sols du Moulin Rouge. Je la découvre, calme, au micro de ce même cabaret. Une perruque de perles or, cuivre et blanc coiffe son visage d'un impossible discours. Pourtant, sa voix résonne, sourde puis claire entre les murs bleus de ce lieu hors du temps, et du jour.
J'écoute depuis quelque temps Message personnel de Françoise Hardy et Michel Berger. Comme tous les amoureux, cette chanson rallume mes soirs. Et je vois, soudaine, Céline du Chéné lancer au micro de la Barbichette :
Au bout du téléphone, il y a votre voix
Et il y a les mots que je ne dirai pas
C'est-à-dire que l'atmosphère soudain passa d'une couleur pour une autre, échangée par la destinée d'un être qui, dérangé par l'idée de travailler son image, nous renvoya la nôtre, de vie.

Je croise Céline ensuite, bon gré, fort hasard, dans les interstices de mon quotidien. Un soir, Nathalie Latour, son amie qui fait vivre la cire avec grâce et sentiment de survie, à Bruxelles, me parle d'elle. Il fallait la revoir. Céline du Chéné signerait bientôt dans un creux de la Barbichette, entre deux tuyaux d'acier, son livre tout juste paru : CABARETS (Michel Lafon, France Culture).
Entretien avec Céline du Chéné :
ML : Comment en êtes-vous arrivée là ? Qu'est-ce qui a fait de vous une femme de cabaret, vous qui êtes de la radio ?
CDC : C'est l'amitié. J'ai accepté quelque chose que je n'aimais pas : être en scène. Je suis du côté de l'écoute, je porte la voix des autres. Monsieur K., le maître de cérémonie de la Barbichette, m'a touchée. Sa truculence, son élégance. Je me rappelle lui avoir dit : "J'espère que je ne serai pas trop visible."
ML : Comment avez-vous rencontré Monsieur K. ?
CDC : C'était en 2015, alors qu'il était directeur artistique chez Madame Arthur. Ce lieu venait de renaître. C'était merveilleux. J'ai entretenu une vraie fascination pour cet endroit où les frontières disparaissent. Puis il y a l'ouverture du Secret. Laurent Paulré, réalisateur de Mauvais Genres, et moi lui avons proposé de nous occuper du son. Je découvre alors que Monsieur K. avait eu l'écoute attentive pour mon émission radiophonique consacrée aux sorcières. La rencontre, évidente, se poursuivait. Jusqu'à la Barbichette, donc.
ML : Quel avenir le monde du cabaret aura-t-il sur votre vie ?
CDC : Je suis toujours de passage, sur Terre, au cabaret, à la radio.
Je sais parler dans un micro, jouer et moduler ma voix, alors j'ai chanté Hardy. Mais j'ai chanté Hardy parce que l'Oiseau Joli me l'a demandé. C'est l'amitié encore qui m'invita.
ML : Vous venez de publier un sublime ouvrage intitulé CABARETS, en capitales et au pluriel. Qu'est-ce à dire ? Avez-vous livré cet espace de votre vie ? Comme c'est le cas des écrivains, laissez-vous quelque chose derrière ? Êtes-vous prête à tourner la page ?

CDC : Je vais vous dire quelque chose… Je ne suis pas écrivaine. Et puis, je ne crois pas à la postérité d'une production. Un livre reste deux mois en librairies. J'ai cherché sans doute à poser un savoir. Car la radio ne permet pas de fixer véritablement un savoir, de faire somme. L'objet-livre le peut. J'ai formé une synthèse mais une synthèse sans conséquence.
ML : Votre livre est érudit, clair, synthétique en effet, mais précis. Léger dans le ton. Mais ce qui m'a particulièrement intéressé est la place que vous donnez aux Créatures des cabarets parisiens que nous fréquentons. Je vois Lalla Morte en ouverture. Je vois ROBI aussi. Est-ce de votre volonté ou de celle de votre éditrice ?
CDC : Les deux. J'ai insisté pour que Lalla Morte ouvre le livre. Parce que c'est mon amie, et que nous avons perdu nos pères presque ensemble. Je dédie d'ailleurs mon livre à mon père, qui était du côté de la vie. Nous avons beaucoup parlé de la mort.
Car, oui, au cabaret, on pleure, on méta-pense, on rit, on danse.
ML : Après ce long travail d'écriture et avant cela de documentation et d'entretien chez France Culture [https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-cabaret], diriez-vous que ce sont ces lieux qui font les artistes ou les artistes qui font ces lieux ?
CDC : Définitivement ce sont les artistes, qui d'ailleurs passent de lieu en lieu. Ils portent ces lieux. J'en suis convaincue. Et puis dans ces lieux, je crois qu'il y a la question de la famille. Le Cabaret de Poussière, sans Martin Dust, n'existe pas.
ML : En menant des entretiens avec des êtres de cabaret, j'ai découvert une étonnante lumière, chez celleux qui pourtant cultivent une déchéance. Je songe à "Comme tout Paris", titre de Corrine, figure ample et majeure de la scène parisienne. Qu'en dites-vous ?
CDC : C'est juste. Je le constate aussi dans ma pratique radiophonique et dans l'émission Mauvais Genres sur France Culture, où depuis plus de vingt ans, j'interviewe des artistes de la marge. Une chose est sûre : les artistes qui vont au fond de leur noirceur sont particulièrement fréquentables. Ils ne trichent pas et ne sont pas dans une représentation artificielle de leur être.
ML : Chère Céline, quelle est votre définition des cabarets ?
CDC : Le cabaret est un lieu magique qui, sous forme de succession de numéros, ouvre grand la porte à la création, le hors-norme, la flamboyance, l'irrévérence. Il permet de passer un moment intense, hors du temps, tout en vivant des émotions aussi délicieuses que viscérales.
ML : Dans la vie, vous êtes aimée, aimée des artistes, vos compagnons de route. Tout Paris m'a dit du bien de vous. Comment le vivez-vous ?
CDC : Peut-être tout simplement parce que ma démarche est sincère et sans compromission. Ce que j'aime dans mon métier, c'est de faire découvrir des univers cachés ou peu connus, et les mettre en lumière à travers un entretien et mes mots. Le tout sur une radio nationale, et qui est pour moi une des raisons d'être du service public : faire entendre toutes sortes de voix, en dehors des sentiers battus. Comme le cabaret fait découvrir toutes sortes d'artistes, en dehors des normes.
L'écoute est essentielle pour parler.
ML : Dans ce dossier consacré à l'irrévérence, je livre un entretien mené avec Jean-Luc Verna, qui a lui aussi fait du cabaret un pièce incarnée de son art. Avez-vous un mot pour lui ?
CDC : (Qu'est-ce que je pourrais lui dire que je ne lui ai pas déjà dit…) Je te donne un coup de baguette magique !
ML : Et pour conclure cet entretien, pourriez-vous me confier un souvenir, d'il y a dix ans comme dix secondes ?
CDC : Ce sont deux entretiens qui m'ont particulièrement marquée et que l'on peut retrouver dans un précédent livre L'Encyclopédie pratique des Mauvais Genres (éditions Nada, 2017). Kristina Dariosecq. C'était il y a environ dix ans. Je me souviens d'une femme dense, double, cultivée d'humour, de peluches, de corps et dont les placards de pensée sont alourdis par l'artillerie de l'existence. Je pense aussi à Karen Chessman, qui est un homme, puis une femme, puis un cheval. Ce sont deux rencontres qui m'ont profondément touchée par leur humanité et leur liberté.
Céline du Chéné pense aux autres.
Matis Leggiadro
