Robi : la prêtresse du Levant hypnotise Paris pour la deuxième fois
Robi traverse nos vies comme une braise indocile : voix nue, geste combatif, cœur cabaret. De ses hymnes blessés à Mantra, elle rallume nos ombres, nous relève, nous rassemble. Artiste-phare, elle veille sur les êtres incertains que nous sommes.
Si Lady Gaga a ses little monsters, Robi a ses hypnotiques.
Depuis la sortie du premier album, L'hiver et la joie, en 2013, la voix et la lucidité esthétique de Robi sont devenues des références du paysage musical français. De cet album-clef, un titre fait sensation depuis plus de dix ans : On ne meurt plus d'amour. Hymne à la résilience, à la reconstruction et surtout à l’infini roulis de l’existence des sentiments, il intègre en 2016 la revue du cabaret si médiatique de la capitale : Madame Arthur, lieu de luttes intimes et d'entertainment grand public.
Depuis cet album aux accents spectraux, aux bourdons lancinants, aux titres mémorables (Où suis-je ?, et ce duo avec Dominique A, Ma route), Robi a signé deux albums, La Cavale puis Traverse, une sublime élégie défoncée à la rudesse. Mais Robi, plus que jamais, compte retrouver ses plus grandes heures avec la sortie de Mantra, il y a quelques semaines.

Robi, dans les yeux de Matis Leggiadro :
J'écoute Robi depuis mes quinze ans. Quelque chose dans sa musique, abîmée, abyssale, à la langue si minimale, me tient debout. Alors que Ma route, On ne meurt plus d'amour ou Chambre d'embarquement caractérisent des étapes de ma vie, je la croise intempestivement, un soir, au Cabaret de la Barbichette. Elle parle fort, fait de grands gestes. Un rouge acide fixe ses lèvres fines. Je la reconnais : c'est Robi. Elle ressemble à sa musique : expressive, souriante douce-amère, mouvementée, claire, heurtée.
Robi est irrévérence. Figure de cabarets, mère de textes pour les êtres en mal de tranquillité, rieuse mais surtout engagée pour faire valoir son travail et celui des femmes artistes, elle co-fonde en 2018, avec Katel et Émilie Marsh, FRACA !!!, le label. Quand, le 6 novembre de cette année, elle m'invite à passer la voir au Moulin Rouge pour la pré-sortie de Mantra, son dernier album, je découvre qu'une petite foule de gens qui se ressemblent, la soutiennent : des femmes et des hommes, sérieux, drôles, accompagnés de rouge sur les lèvres, d'un esprit de travail et de communion. Robi donnait ses dessins ; j'en pris un :

Une femme, sans doute, supporte son visage parti, dont les yeux, en doubles lunes, coiffent une pensée charbonneuse. Je crois que ROBI est partout sur ce dessin. Il suffit d'écouter son dernier album :
Vers où aller
Dans un monde confondu de déraison, dans le cœur de Robi, qui a vécu partout, dans les marges d'une conscience, se demander ce qu'il adviendra de nous, de ce que nous serons capables d'actionner comme mystère et comme solution. "Nos itinéraires / Tous les tracés / Creusés des ornières / De nos passés / Vers où aller."
L'amour comme à la guerre
Douze ans après On ne meurt plus d’amour, l’autrice revient sur le concept humain qui a noirci le plus de pages depuis Sappho : l’amour. Après une entrée en matière consacrée à l’incertitude, Robi délègue à la guerre l’essence de la lutte pour l’altérité. Comme ce soir à la Barbichette, où j’ai vu Robi prête au combat, la pensée qu’elle tisse en nous est celle d’une post-résilience, d’une entrée dans la menace. "Quitte la nasse."
Obsessions
Un titre qui renoue avec l’essence du premier album, mais plus mature, plus regretté, plus double. C’est un texte porté avec force et presque avec essoufflement. De quoi parle-t-on ? D’un être aimé ? D’un mirage disparu ? D’un public retrouvé ? D’une voix intérieure dévorante ? C’est un pluriel, quoi qu’il en soit.
Mantra
C’est le retour immense de Robi. Mantra est un chant de dernière instance, la puissance d’un océan au bord de la crise, d’une déesse résolue à être, d’un adolescent aux bords de ses rêves, d’Olympe de Gouges face à la guillotine. C’est un hymne à l’immanence. Le plus élégant est d’être allé creuser l’angoisse avec la monotonie efficace des percussions et la voix usée de Robi sur ce titre, presque morte, presque assassine, pour finalement briser l’enfer et proférer, en boucles : "En tout cas / En tout temps / En tous lieux / Je vais mieux."
Le mot (pour le dire)
Morceau préféré de Robi elle-même, Le Mot est l’Art poétique de la chanteuse. Elle y fouille son rapport au texte et opère un renvoi à la nudité qui trace son œuvre depuis le début : "J’avance nue / Mes larmes bues / J'me relève au Levant." (On ne meurt plus d’amour). Et ici : "C’est qu’à me dévêtir / Plus nue que sous la peau / Il m’ouvre." Dans la tradition de Victor Hugo, Robi signe une personnification large et ample du Parler.
Je crie
Language de Wolfgang Tillmans, en plus chaloupé, en plus hargneux aussi.
C’est ainsi que Robi m’hypnotise et nous hypnotise. J’écoute Demain cet autre jour, sur une base instrumentale héritée de Jean-Michel Jarre, et je sens sous mes pieds la possibilité d’une action pour l’avenir. La possibilité que Robi continue de faire croître, dans nos soirées, l’identité d’une affirmation. Douze ans après la sortie de son plus grand succès musical, Robi parvient à se réinventer, à se recycler, à se répondre, à s’oublier, à s’accomplir : désordonnée, apeurée, qualifiée pour les cabarets, mais surtout, Robi nous encadre, nous, êtres las et incertains.
Il y a quelques jours, alors que je rencontrais Céline du Chéné et que j’ouvrais son ouvrage CABARETS, je vis Robi, dans les premières pages du livre, tenir la scène. Qu’était-elle en train de proférer, à nous faire sourire ?
Matis Leggiadro
